Du scélérat au despote, du décor libéral à la terreur d’Etat

Faites, princes : mutilez, coupez, tranchez, volez, annexez, démembrez ! Vous créez la haine profonde ; vous indignez la conscience universelle. La vengeance couve, l’explosion sera en raison de l’oppression. Tout ce que la France perdra, la Révolution le gagnera.

Victor Hugo, Discours sur la guerre, 1871 [1]

La Solution

Après l’insurrection du 17 juin,
Le secrétaire de l’Union des écrivains
Fit distribuer des tracts dans la Stalinallée.
Le peuple, y lisait-on, a par sa faute
Perdu la confiance du gouvernement
Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts
Qu’il peut la regagner.
Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d’en élire un autre ?

Bertolt Brecht, 1953

Dictature vs démocratie

Dans le monde du « crimepensée », où les anaphabètes (éditocrates, intellectuels de plateau télé ou radio, politiciens…) dessinent le cadre de ce qu’il est permis de penser et excommunient ceux qui en sortent (voir la boulimie d’articles intitulés « que faut-il penser de… » et autres « fact checking »), tout raisonnement ne peut être que binaire. C’est ainsi que pour ces analphabètes, il semble ne plus exister que deux types de régimes politiques, la démocratie et la dictature. Si ce manichéisme tient surtout de la crétinisation des « élites » théorisée par E. Todd, il n’est pas totalement désintéressé. Car en l’absence des signes évidents de la dictature que sont El Presidente donnant son cours magistral des heures durant à la télévision [2], El Presidente étalant sa vie dans la presse [3], El Presidente enfilant l’uniforme militaire pour se conférer une stature d’autorité [4], El Presidente et ses courtisans commandant l’arrestation arbitraire ou la mutilation de leurs opposants politiques par milliers [5], El Presidente et ses miliciens traitant comme terroristes des militants écologistes non-violents [6], ou encore El Presidente rédacteur en chef de la presse du pays [7], tout régime qui n’userait pas de ces ficelles grossières sera automatiquement estampillé par l’absurde du qualificatif de démocratique, nonobstant l’examen de qui y exerce effectivement la souveraineté. C’est ainsi que Ballast rapporte cette anecdote : « un plateau de BFM TV en date du 15 février 2016. Un invité avance que nous ne sommes pas en démocratie ; l’animateur rétorque aussitôt : « Je n’ai pas l’impression de vivre dans une dictature, tout de même. » », qui fait dire au philosophe Jean-Paul Jouary : « C’est un procédé démagogique insupportable, effectivement courant. Un peu comme si on avait dit à Mandela qu’il ne devait pas se plaindre de 28 années de bagne, parce qu’il aurait pu être pendu. ».

Ces belles âmes semblent toujours vivre au temps béni où les choses étaient claires, quand les tyrans revendiquaient leur tyrannie et quand les mandataires des « démocraties » quittaient d’eux-mêmes leur fonction lorsqu’ils constataient l’étiolement de leur légitimité populaire. Aujourd’hui, même les tyrans les plus frustres se présentent pour la plupart aux élections, et certains sont infiniment plus populaires dans leur pays que les dirigeants des « démocraties représentatives » européennes. Dans ce monde infigurable où tout baigne dans la grisaille du spectacle, il faut accepter de toujours naviguer dans un inconfortable entre-deux. Et pour le penser, revenir au sens des mots, plutôt que les abandonner « par hygiène » à l’adversaire parce qu’ils auraient été irrémédiablement corrompus ou vidés.

La France n’a jamais été une démocratie, et ce sont les concepteurs des institutions représentatives tels que l’abbé Sieyès qui le revendiquaient. Mais depuis Sarkozy, et sur une pente qui va croissante avec ses successeurs, le régime approfondit sa dérive autoritaire, exploitant chaque attaque terroriste, chaque émeute et chaque fait divers pour défaire graduellement nos libertés fondamentales et conférer davantage d’impunité aux forces répressives. Et malheur aux écologistes, radicaux, anarchistes et autres défenseurs de la vie face à une civilisation qui stérilise l’Homme et son milieu : les voilà traités en ennemis.

Sous prétexte d’antiterrorisme comme de lutte contre la « criminalité organisée », ce qui se dessine d’année en année, c’est la constitution en matière pénale de deux droits distincts : un droit pour les « citoyens » et un « droit pénal de l’ennemi ». C’est un juriste allemand apprécié, en leur temps, des dictatures sud-américaines, qui l’a théorisé. Il s’appelle Günther Jakobs. Les cailleras, les opposants radicaux, les « voyous », les « terroristes », les « anarchistes », bref : l’ensemble de ceux qui n’éprouvent pas assez de respect pour l’ordre démocratique en vigueur et représentent un « danger » pour la « structure normative de la société », Günther Jakobs note que, de plus en plus, on leur réserve un traitement dérogatoire au droit pénal normal, jusqu’à ne plus respecter leurs droits constitutionnels. N’est-il pas logique, en un sens, de traiter en ennemis ceux qui se comportent en « ennemis de la société » ? Ne sont-ils pas en train de « s’exclure eux-mêmes du droit » ? et ne doit-on dès lors pas admettre l’existence, pour eux, d’un « droit pénal de l’ennemi » qui consiste justement en l’absence complète de tout droit ?

Comité Invisible, Maintenant

Avec Macron et le soulèvement des gilets jaunes, l’escalade est considérable. Le traitement que l’État réservait à ses colonies et à ses banlieues, il l’applique désormais à tout citoyen « réfractaire » [8]. Et des Droits de l’Homme aussi élémentaires que le droit à la vie ou à manifester sont foulés au pied, littéralement, chaque samedi. La personnalité du nouveau pensionnaire de la rue du Faubourg Saint-Honoré n’est sans doute pas étrangère à cette rupture, lui qui pense qu’il « nous manque un roi en France » [9]. Les mots « autoritarisme » ou « état policier » ne suffisent plus à décrire ce que nous voyons dans nos rues et entendons dans la bouche des puissants ou de leurs courtisans. Appelons donc désormais un chat un chat, Macron un despote, et le régime dans lequel nous vivons celui de la Terreur.

Le despotisme

Le despote, c’est l’homme qui confisque la souveraineté du peuple à son bénéfice, ou à celui de l’oligarchie ou de l’aristocratie qu’il sert, et concentre sur sa personne l’essentiel des pouvoirs. C’est le Président de la cinquième République qui, comme nous l’avons montré dans un autre article, dépouille le peuple de la souveraineté que lui avaient rendu les penseurs de la Constitution de 1793.

Dans sa version « éclairée » voltairienne, le despote se présente comme un « serviteur de l’État », expression toujours à la mode aujourd’hui, bien que dans les faits il serve plus souvent son intérêt et celui des siens, par exemple lorsqu’il supprime l’impôt sur la fortune, signe un chèque de 40 milliards d’euros aux entreprises pour l’essentiel redistribué sous forme de dividende aux actionnaires et de prime aux dirigeants, ou brade les biens communs de la nation à ses amis. 

Voltaire, qui se méfie du peuple et lui refuse la souveraineté, imaginait que son despote serait guidé par la raison pure, comme un don divin qu’il serait chargé de faire ruisseler sur ses vils sujets mus par les passions coupables. Il y a là un paternalisme dont Macron a mainte fois montré qu’il partageait l’esprit.  Il suffit de se rappeler la litanie des petites phrases, cette irritante et irrépressible manie de donner la leçon. Comme dans le fascinant spectacle du « Grand débat » où il déclara « Il faut proposer de vraies réformes, mais les vraies réformes, elles vont avec les contraintes, les enfants ! » [10]. Le « Grand débat », c’est le paternalisme surplombant poussé à la mégalomanie, où l’on présente au peuple un monsieur-je-sais-tout en bras de chemise, faisant un one-man-show aux dimensions de marathon, façon de démontrer une prétendue expertise qui justifierait la délégation de la souveraineté. Et lorsque les « réfractaires » démolissent dans la rue en un seul jour des mois d’effort et de sueur face aux gueux, le despote laisse éclater son mépris en recommandant à Geneviève Legay, femme libre de 73 ans grièvement blessée lors d’une charge de CRS, de faire preuve « d’une forme de sagesse » en s’abstenant à l’avenir de manifester, ce qui fait dire à Anne-Sophie Chazaud : « Est-ce à dire en effet que tous les retraités de France, par définition pour le jeune président « fragiles » […] sont condamnés à subir la dévalorisation constante de leur pouvoir d’achat et de leurs conditions de vie sans broncher, en restant bien sagement chez eux en chaussons devant la télévision qui diffuserait en boucle les marathons télévangélistes du président ? » [11].

Le despote éclairé, dans le monde d’aujourd’hui, c’est le chef de file des technocrates, cette classe de ceux qui ont les moyens et qui les utilisent pour dévaster notre milieu et nos vies, poussés par cette soif inextinguible d’avoir toujours plus que les autres que les grecs nommaient pléonexie. Par opposition aux acrates, la classe de ceux que l’on maintient dans un état de minorité, et dont chaque aspect de la vie est normé pour produire le maximum de valeur économique [12]. Le despote a résumé cette dichotomie en termes vulgaires : « Une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ».

Ce qui légitime le despote et ses semblables, ce n’est même plus l’élection, désormais réduite à un chantage aussi insupportable que la réduction à démocratie représentative vs dictature : « ceux qui ne votent pas pour moi sont complices du Front National ». Cette légitimité, il la tient plutôt de sa prétention à détenir une expertise, à nier toute politique en considérant qu’il n’existe qu’une voie unique, fondée en raison, sur un mode scientifique, valable en tout lieu de la planète, et que l’on peut seulement amender à la marge pour en atténuer les ravageuses conséquences sociales. Cette loi naturelle, cette lumière dans le ciel que nous autres acrates ne voyons pas, le nouveau clergé technocratique a pour mission de nous y conformer, dans sa grande bonté. Et naturellement, face à la loi de la Raison, « on ne peut pas laisser des élections changer quoi que ce soit », comme le revendiquait le ministre allemand de l’économie Wolfgang Schäuble face à ces grecs réfractaires au traitement de choc qu’on leur imposait.

Puisque ces messieurs gouvernent au nom de la Raison, nul ne saurait s’y opposer. Toute contestation relève nécessairement d’un manque de « pédagogie », mantra que l’on répète à longueur de conférence de presse. Avant son élection, le despote théorisait la chose dans cette vision particulière du débat démocratique, que l’on a depuis vu à l’œuvre dans le « Grand débat ». Pour lui, la délibération devait prendre la forme « des conférences de consensus qui permettent aux meilleurs experts de former des citoyens » [13].

Mais lorsque les citoyens refusent d’accepter la Loi de l’expertise hors-sol qui choque leur connaissance des réalités locales, ou quand la concentration des pouvoirs se heurte aux esprits libres qui n’acceptent ni qu’on les dépouille de leur souveraineté, ni que l’on conduise l’humanité au chaos, vient toujours un temps où les têtes se relèvent passée la sidération, et où le pouvoir inique doit s’appuyer sur la crainte et l’arbitraire, les deux autres traits du despotisme que relevait Montesquieu. Et quand la crainte ne suffit plus, quand l’arbitraire n’impressionne plus, il faut la Terreur. C’est ainsi que Gaspard Koenig remarque, dans son article consacré au despotisme démocratique incarné par Macron, que le despote certain d’être béni par le dieu de la Raison est vite tenté « d’imposer la vertu par la force » [14].

Le despotisme, c’est l’arrogance et la certitude appuyées sur le bâton, et baignant dans le sang.

La Terreur

Il importe de qualifier le régime politique dans lequel nous sommes, et qui n’est plus une démocratie, malgré ce que serinent jour après jour les chiens de garde. « Quelque chose glisse », observe Daniel Schneidermann, « que les médias peinent à nommer ». Il s’agit bien d’une oligarchie, mais la violence qu’elle exerce pour maintenir sa domination exprime une qualité particulière que le terme de « dérive autoritaire » ne suffit plus à qualifier. Régime autoritaire, sans doute. Mais ce qui se joue en ce moment est plus dangereux encore. Le mot d’État terroriste m’est venu.

Hervé Kempf, Macron, l’Etat terroriste, éditorial de Reporterre, 22 mars 2019

La décision de meurtrir les corps ne peut avoir qu’une fonction : non pas « maintenir l’ordre », mais faire passer l’envie aux personnes qui manifestent de revenir ; et à celles qui voudraient les rejoindre, de rester chez elles devant leur écran.

Elsa Dorlin, Interview à Reporterre, 23 mars 2019

Geindre est permis. Comme se lamenter sur le passé, insulter le despote le coude posé sur le comptoir ou le cul enfoncé dans le canapé, se retirer égoïstement dans sa caverne ou dans son jardin en attendant des jours meilleurs, écrire des pétitions ou faire la belle âme à la télévision. Mais quand une fraction significative de la population se détermine à abandonner ces postures inoffensives et démontre en actes son insoumission des mois durant, quand elle prend au mot le despote et s’applique à « venir le chercher », quand elle cesse de collaborer à la machine à broyer et s’organise pour la saboter, et surtout quand elle dynamite les bulles dans lesquelles l’atomiseur social enferme chaque individu et que ses membres redécouvrent la force et la chaleur d’une famille, d’un peuple, d’une commune, alors il faut mettre un terme à la récréation, d’autant plus que l’expérience de la liberté est une épidémie dangereusement contagieuse.

L’enjeu est bien là : faire passer l’envie de se révolter.

Il faut donc mettre d’urgence en place les mesures de prophylaxie qui s’imposent.

On multipliera les arrestations plus ou moins arbitraires voire préventives d’opposants par milliers  [15].

Au besoin, on demandera aux policiers d’inventer des outrages et des rebellions, qu’ils auront d’autant moins de mal à endosser que c’est devenu une manière standard d’arrondir leurs fins de mois [16].

On organisera la justice sur le modèle des abattoirs industriels pour expédier les procès [17].

Inversement, on éternisera les enquêtes contre les trop évidentes violences policières [18].

On démontrera ainsi la justesse de l’analyse du Comité Invisible sur le « droit pénal de l’ennemi ».

On interdira systématiquement les manifestations dans les centres-villes muséifiés et livrés à la très sainte consommation.

On gazera à haute dose les grands-mères, les handicapés et les enfants.

On mitraillera la foule de grenades explosives et de balles de « défense », éventuellement dans le dos, mutilant des dizaines de personnes et en blessant moins durablement des milliers d’autres [19].

On enverra les blindés dans les rues, avec les hélicoptères, les fusils d’assaut, les snipers, les commandos anti-terroristes, et tout l’arsenal d’un État en guerre contre son peuple [20].

On niera la mort de Zineb Redouane, effacée des registres comme dans un célèbre roman d’Orwell, et on n’hésitera pas à insinuer que les blessés sont coupables, car ils auraient dû rester chez eux à regarder BFM, comme Geneviève Legay [21].

On assommera d’amendes les occupants des ronds-points et les marcheurs du samedi [22].

Mais comme cette débauche répressive ne suffit pas à faire rentrer le fleuve dans son lit, il faut bien en arriver à des méthodes plus frustres, mais qui ont fait leurs preuves. S’il ne s’agit pas encore de passer à l’acte, le despote veut surtout faire savoir qu’il est prêt à aller aussi loin que nécessaire pour conserver sa place, dans l’espoir que la menace qui se précise suffira à raisonner la « foule haineuse ».

On enverra en conséquence l’armée garder les palais de l’oligarchie que le peuple voudrait reprendre, et on délèguera le Premier Ministre et le Gouverneur militaire de Paris dans les médias pour laisser entendre plus ou moins ouvertement qu’on est prêt à les laisser ouvrir le feu [23].

On limogera le préfet de police de Paris et on le remplacera par celui de la Gironde, qui avait démontré son allégeance au despote en justifiant le matraquage d’un député d’opposition par sa police [24].

On donnera comme modèle à ce nouveau préfet Clémenceau, le « briseur de grèves », boucher de Raon-l’étape, Villeneuve-Saint-George et Vigneux [25].

On laissera certain éditocrate à la solde du pouvoir exhumer l’idée de parquer dans des stades les gilets jaunes arrêtés en masse, sans préciser ce que l’on en ferait ensuite, laissant ce détail à l’expertise avérée de la Préfecture de Police [26].

Dans Quand le vent se lève s’envole le décor libéral, nous écrivions «L’ambiance, c’est le champ lexical du fascisme utilisé jusqu’à la nausée par le gouvernement et ses laquais pour qualifier les gilets jaunes, manière de fabriquer une bête immonde qui justifiera bientôt la répression la plus terrible ». Les dernières semaines n’ont fait que confirmer ce qui s’esquissait alors. Car pour justifier la fuite en avant dans la terreur, il faut déshumaniser l’ennemi, le renvoyer aux « pires heures de notre Histoire », faire frémir dans les chaumières à l’évocation de la « foule haineuse » bouffeuse de juifs ou à celle des terrifiants « Black Blocs » qui ne respectent pas le saint commerce, et même faire le portrait intime de certains gilets jaunes bien choisis pour insinuer que ce ne sont là que de vils beaufs qui sentent le rance [27]. Le procédé est trop connu, et largement plébiscité des antisémites et autres xénophobes : « qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage ».

Ce qui distingue toutefois Macron du despote pur, c’est qu’il n’est que le fondé de pouvoir d’une oligarchie financière et économique qui l’a placé sur le trône, et l’en dépossédera à loisir. Avoir tous les pouvoirs et n’être que l’exécutant d’un programme écrit d’avance, voilà qui est pitié. Peut-être est-ce là la raison qui motive cet homme à si vigoureusement manier le bâton : pour cet exercice au moins, il est souverain. Voire : car face au soulèvement du peuple et au retard pris dans le pillage des biens communs des Français [28], nul doute que ses généreux mécènes ne lui mettent « une pression de dingue » pour emprunter le vilain vocabulaire du ministre de l’Intérieur.

Lâcheté et apathie

La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’un aussi grand nombre d’hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère ; et ces mêmes causes font qu’il devient si facile à d’autres de se prétendre leurs tuteurs. Il est si aisé d’être mineur ! Avec un livre qui tient lieu d’entendement, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner moi-même de la peine. Il ne m’est pas nécessaire de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien pour moi de cette ennuyeuse besogne. […] Après avoir abêti leur bétail et avoir soigneusement pris garde de ne pas permettre à ces tranquilles créatures d’oser faire le moindre pas hors du chariot où ils les ont enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace si elles essaient de marcher seules.

Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières

L’espoir, voilà au moins une maladie dont cette civilisation ne nous aura pas infectés. Nous ne sommes pas désespérés pour autant. Nul n’a jamais agi par espoir. L’espoir a partie liée à l’attente, au refus de voir ce qui est là, à la crainte de faire effraction dans le présent, bref : à la crainte de vivre. Espérer, c’est se déclarer par avance sans prise sur ce dont on attend pourtant quelque chose. C’est se mettre en retrait du processus pour ne pas avoir à tenir à son résultat. C’est vouloir que les choses soient autrement sans en vouloir les moyens. C’est une lâcheté.


[…]Ce que médias, militants encartés et gouvernements ne peuvent pas pardonner aux soi-disant « casseurs » et autres « black blocs », c’est : 1- de manifester que l’impuissance n’est pas une fatalité, ce qui constitue une insulte vivante pour tous ceux qui se contentent de ronchonner et préfèrent voir dans les émeutiers, contre toute évidence, des agents infiltrés « payés par les banques pour aider le gouvernement » ; 2- de montrer que l’on peut agir politiquement sans faire de la politique, depuis n’importe quel point de la vie et au prix d’un peu de courage. Ce que le « casseur » démontre en actes, c’est que l’agir politique n’est pas une question de discours, mais de gestes ; et cela, il l’atteste jusque dans les mots qu’il laisse à la bombe sur les murs des villes.

Comité Invisible, Maintenant

Que l’oligarchie soit prête à tout pour maintenir ses privilèges, y compris à laisser tomber le décor libéral, ne surprendra personne. En revanche, il est frappant que l’instauration de la terreur d’État ne se soit accompagnée que de haussements d’épaules. Face à la fuite en avant autoritaire, ceux que l’on peine à qualifier encore de citoyens, puisqu’ils acceptent sans sourciller d’être traités en sujets, se plongent dans une apathie indigne, et préfèrent s’enfermer dans leur coquille plutôt que de se soulever pour défendre voire reconquérir une liberté en peau de chagrin. Si certains ont parlé « d’esprit munichois » lors de l’agression antisémite d’Alain Finkielkraut, il nous semble que l’expression est bien plus à propos s’agissant de ce qui se passe, ou plutôt ne se passe pas, depuis les réactions gouvernementales à l’acte XVIII.

Pour masquer cette lâcheté, et pour que l’indignité n’empêche personne de se mirer dans la glace, il faut construire a posteriori le déni de ce qui est, refuser de reconnaître la nature du régime dans lequel nous vivons. On connaît la vieille rengaine gauchiste : « nous n’avons à perdre que nos chaînes ». Mais dans la société d’abondance où nous baignons, bien peu n’ont en vérité « plus rien à perdre ». Et puisque la plupart des hommes valorisent bien moins la liberté que le confort, ils décident alors de se boucher les oreilles aux cris de ceux qu’on enferme et de ceux qui souffrent dans leur chair, et demeurent impassibles face à l’Histoire en marche. Il ne leur est alors pas difficile de nier que la France soit une « dictature » ou plus sûrement un régime despotique, puisque comme le remarquait Rosa Luxembourg “celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes”.

Certains iront encore plus loin, et se rangeront derrière le despote en intégrant sa haine des gilets jaunes et en exigeant d’approfondir encore la répression. Parce que la persistance des Gilets Jaunes, c’est le poil à gratter qui donne mauvaise conscience, en montrant par contraste que certains peuvent être vivants. Il exhortent donc le despote à éradiquer ce mouvement, par tous les moyens, pour que dans la chaleur de l’uniformité retrouvée les âmes mortes se rassurent en se disant qu’il n’y avait décidément aucune alternative. Cette engeance bien précise se recrute principalement dans les rangs de la petite bourgeoisie proclamée « libérale », dont on a mesuré avec la Guerre d’Espagne puis le régime de Vichy toute la profondeur de son attachement à la liberté.

La peur n’excuse rien. Quand des femmes de 73 ans sont prêtes à risquer leur vie pour défendre nos droits élémentaires face à la garde de Créon, nul ne peut plus invoquer la peur pour se terrer dans l’impuissance ou se faire l’auxiliaire des bourreaux, en comptant sur les anxiolytiques (consommation, réseaux sociaux, télé-réalité, drogues, alcool, sexe…) pour oublier.

Résister

Face à la terreur, face au despotisme, c’est donc à l’esprit français de résistance qu’il faut appeler. Et si nous n’ignorons pas que les révolutions et les résistances dans ce pays n’ont jamais été le fait que d’une minorité plus ou moins large refusant l’impuissance, nous savons aussi qu’elles ne sont possibles que si la majorité les regarde au minimum avec bienveillance. Cette bienveillance semble acquise, témoigne l’indéfectible soutien de l’opinion et cette enquête montrant que l’envie de révolution n’a jamais été aussi puissante dans notre pays [29]. Mais plus que de la bienveillance, il faut de la complicité. Ce n’est que par la complicité que le peuple français retrouvera une dignité que la sidération et la stupeur qu’on veut lui inspirer lui ont ôté.

Mais pour résister efficacement, il faut aussi abandonner des illusions qui restent profondément pénétrées dans les esprits, malgré 20 semaines de formation politique accélérée. Car il est assez stupéfiant d’entendre aujourd’hui encore des gilets jaunes s’étonner, à la fin d’une manifestation une fois de plus férocement réprimée, que « le gouvernement refuse d’entendre alors que l’on ne demande qu’une vie décente ». 20 semaines de répression brutale, et certains de ceux qui la vivent directement croient encore qu’il suffit de prendre la rue et de demander pour être, a minima, entendu, comme ce devrait être le cas dans une démocratie lorsque la voix majoritaire s’exprime. Il n’y a pas que chez les impuissants de canapé que le déni est enraciné.

Il est donc crucial pour l’avenir que nul ne se méprenne plus sur la nature du régime dans lequel nous vivons, afin d’agir en conséquence. Agir en conséquence, c’est se rendre compte qu’il ne faut pas revendiquer, ni négocier, mais prendre. Puisque ceux qui nous dépossèdent ne se laisseront pas impunément dépouiller, les destituer est un préalable incontournable. Comme l’écrit Frédéric Lordon : « pas de Constitution avant d’avoir passé le bull » [30].

Ce qui n’interdit pas, en même temps que nous luttons pour retrouver notre souveraineté, de faire un pas de côté, de prendre la poudre d’escampette pour ne plus renforcer l’oligarchie en la servant par notre travail et notre consommation. Car en faisant sécession ici et maintenant, en redevenant autonomes, nous gagnerons autant de puissance que nous en ôterons à nos maîtres.

[1] Les mutilations dont parle ici Hugo sont l'annexion de l'Alsace-Lorraine par la Prusse victorieuse. Evidemment, sans ces éléments de contexte, ces mots prennent aujourd'hui un tout autre sens.
[2] Alain Auffray, Grands «débats» de Macron : le one man show ne fait plus recette, Libération, 8 février 2019.
[3] Mathilde Siraud, Macron en Une de Paris Match, une stratégie de com’ classique mais efficace, Le Figaro, 14 avril 2016.
[4] Mélissa Chevreuil, Quand Macron la joue Top-Gun, Le Point, 25 juillet 2017.
[5] David Dufresne, Nous sommes passés à une phase d’industrialisation de la violence, France Inter, 18 mars 2019.
[6] Lorène Lavocat, Le gouvernement mobilise la lutte anti-terroriste contre les activistes du climat, Reporterre, 27 mars 2019.
[7] Etienne Gernelle, Macron ou la tentation de la Pravda, édito du Point, 3 février 2019.
[8] Elsa Dorlin, Interview à Reporterre, 23 mars 2019.
[9] Interview à Le 1 Hebdo, 8 juillet 2015.
[10] David Desgouilles, Monsieur Macron, nous ne sommes pas vos enfants, Causeur, 28 janvier 2019.
[11] Anne-Sophie Chazaud, Geneviève Legay: peut-on attendre « une forme de sagesse » du président Macron?, Causeur, 26 mars 2019.
[12] Pièces et Main d’Oeuvre, Ce que signifie « avoir les moyens ».
[13] Francis Brochet, Macron face à Houellebecq : le despote et le gilet jaune, Le Figaro, 11 janvier 2019.
[14] Gaspard Koenig, Macron is heading towards ‘democratic despotism’ , Financial Times, 10 mars 2019.
[15] «Gilets jaunes»: il y a eu 2000 condamnations depuis le début du mouvement, Le Figaro, 24 mars 2019.
[16] Mathieu Molard et Michela Cuccagna, Le business des outrages, Street Press, 3 octobre 2014.
[17] Régis de Castelnau, Gilets jaunes: quand la justice se prend pour la police, Causeur, 14 janvier 2019.
[18] Cédric Mathiot, Gilets jaunes : que deviennent les enquêtes de l'IGPN sur les violences policières ?, Libération, 28 mars 2019
[19] Gilets jaunes : plus de 13 000 tirs de LBD recensés, Le Point, 7 mars 2019.
[20] Pour l’Acte 9 des Gilets jaunes, des CRS armés de fusil d’assaut automatique HK G36, Révolution Permanente, 12 janvier 2019.
[21] “La vraie sagesse c’est d’interdire ces armes”. La fille de Zineb Redouane répond à Macron, Révolution Permanente, 28 mars 2019.
[22] Pierre Saint Gilles, «Gilets jaunes» : des amendes pour vider les ronds-points, Le Figaro, 2 janvier 2019.
[23] Gilets jaunes à Paris : les soldats « pourront aller jusqu’à l’ouverture du feu » , Le Messager, 22 mars 2019.
[24] "Gilets jaunes" : le député LFI Loïc Prud'homme accuse la police de l'avoir matraqué, L’Obs, 3 mars 2019.
[25] Louis Nadau, "Votre modèle est Clemenceau" : Castaner ordonne au préfet de police d'être un "briseur de grèves", Marianne, 21 mars 2019.
[26] Jean-Michel Larhot, Des journalistes évoquent l’ouverture des stades pour parquer les Gilets jaunes, Révolution Permanente, 21 mars 2019.
[27] Mariage de gilets jaunes : le mari écroué après des violences conjugales, Europe 1, 30 mars 2019.  
[28] Après la privatisation des autoroutes sous Chirac, un nouveau programme de choc commence avec celle des aéroports parisiens, de la société du gaz, de la française des jeux, des chemins de fer, et demain celle des barrages hydrauliques.
[29] David Nguyen et Christophe Boutin, Dégoût, colère, envie de révolution… : l’étude exclusive qui révèle la très sombre humeur des Français relativement aux autres Européens, Atlantico, 20 mars 2019.
[30] Frédéric  Lordon, Réponse à l’invitation de Macron à débattre à l’Elysée, Lundi Matin, 22 mars 2019.

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