Riesel & Semprun : l’expertise, cet écologisme de caserne

Dans la voix de ceux qui répètent avec zèle les statistiques diffusées par la propagande catastrophiste, ce n’est pas la révolte qu’on entend, mais la soumission anticipée aux états d’exception, l’acceptation des disciplines à venir, l’adhésion à la puissance bureaucratique qui prétend, par la contrainte, assurer la survie collective.

La bureaucratie des experts, née avec le développement de la planification, élabore pour l’ensemble des gestionnaires de la domination le langage commun et les représentations grâce auxquels ceux-ci comprennent et justifient leur propre activité. Par ses diagnostics et ses prospectives, formulés dans la novlangue du calcul rationnel, elle entretien l’illusion d’une maîtrise techno-scientifique des « problèmes ». Sa vocation est de défendre le programme d’une survie intégralement administrée. C’est elle qui lance régulièrement alertes et mises en garde, comptant sur l’urgence qu’elle fait valoir pour être plus directement associée à la gestion de la domination. Dans sa campagne pour l’instauration de l’état d’urgence, elle n’a jamais manqué d’être soutenue par tous les étatistes de gauche et autres citoyennistes, mais désormais elle n’est presque plus combattue par les décideurs de l’économie, la plupart d’entre eux voyant dans un désastre sans fin la perspective d’une relance permanente de la production par la poursuite de l' »écocompatibilité ». Une chose lui est d’ores et déjà acquise, c’est qu’au moment d’appliquer la vieille recette keynésienne des programmes de travaux publics, résumée par la formule « creuser des trous et les reboucher », elle trouvera bien assez de « trous » déjà creusés, de dégâts à réparer, de déchets à recycler, de pollutions à nettoyer, etc. (« Nous allons devoir réparer ce qui ne l’a jamais été, gérer ce que personne n’a jamais géré »).

L’encadrement de cette nouvelle « armée du travail » est déjà sur le pied de guerre. Comme le New Deal avait rallié à peu près tout ce que les Etats-Unis comptaient d’intellectuels et de militants de gauche, le nouveau cours écologique du capitalisme bureaucratique mobilise à travers le monde tous les « gentils apparatchiks » des justes causes environnementales et humanitaires. Ce sont de jeunes spécialistes enthousiastes, compétents et ambitieux : formés sur le terrain, dans les ONG et les associations, à diriger et à organiser, ils se sentent capables de « faire avancer les choses ». Convaincus d’incarner l’intérêt supérieur de l’humanité, d’aller dans le sens de l’histoire, ils sont armés d’une parfaite bonne conscience, et, ce qui ne gâte rien, de la certitude d’avoir les lois pour eux : celles déjà en vigueur et toutes celles qu’ils rêvent de faire édicter. Car ils veulent toujours plus de lois et de règlements, et c’est là qu’ils se rencontrent avec les autres progressistes, « anti-libéraux » et militants du parti de l’État, pour lesquels la « critique sociale » consiste, à la Bourdieu, à inviter les « dominés » à « défendre l’État » contre son « dépérissement néo-libéral ».

Rien n’indique mieux en quoi le catastrophisme des experts est bien autre chose qu’une « prise de conscience » du désastre réel de la vie aliénée que la façon dont il milite pour que chaque aspect de la vie, chaque détail de comportement, soit transformé en objet de contrôle étatique, encadré par des normes, des règles, des prescriptions. Tout expert devenu catastrophiste se sait dépositaire d’un fragment de la vraie foi, de la rationalité impersonnelle qui est l’essence idéale de l’État. Quand il adresse ses remontrances et ses recommandations aux dirigeants politiques, l’expert est conscient de représenter les intérêts supérieurs de la gestion collective, les impératifs de survie de la société de masse. (On parlera de « volonté politique », qui manque, pour évoquer cet aspect des choses) L’expertise n’est pas seulement étatiste par destination, parce qu’il y a qu’un État renforcé qui puisse appliqué ses solutions : elle est structurellement étatiste, par tous ses moyens, ses catégories intellectuelles, ses « critères de pertinence ». Ces « jésuites de l’État » ont leur idéalisme (leur « spiritualisme », disait Marx), la conviction d’œuvrer pour sauver la planète ; mais cet idéalisme se renverse très normalement, dans la pratique prosaïque, en matérialisme grossier, pour lequel il n’est pas une manifestation spontanée de la vie qui ne soit ravalée au rang d’objet passif à organiser : pour imposer le programme de la gestion bureaucratique (« produire la nature »), il faut combattre et supprimer tout ce qui existe de façon autonome, sans les secours de la technologie, et qui ne saurait donc être qu’irrationnel (comme l’étaient hier encore toutes les critiques de la société industrielle qui annonçaient son prévisible désastre).

Le culte de l’objectivité scientifique impersonnelle, de la connaissance sans sujet, est la religion de la bureaucratie. Et parmi ses pratiques de dévotion favorites figure bien évidemment la statistique, par excellence science de l’État, effectivement devenue telle dans la Prusse militariste et absolutiste du XVIIIème siècle, qui fut aussi la première, comme l’a remarqué Mumford, à appliquer à grande échelle à l’éducation l’uniformité et l’impersonnalité du système moderne d’école publique. De même qu’à Los Alamos le laboratoire était devenu caserne, ce qu’annonce le monde-laboratoire, tel que se le représentent les experts, c’est un écologisme de caserne. Le fétichisme des mesures, le respect enfantin de tout ce qui se présente sous la forme d’un calcul, tout cela n’a rien à voir avec la crainte de l’erreur mais plutôt avec celle de la vérité, telle que pourrait se risquer à la formuler le non-expert, sans avoir besoin de chiffres. C’est pourquoi il faut l’éduquer, l’informer, pour qu’il se soumette par avance à l’autorité scientifique-écologique qui édictera les nouvelles normes, nécessaires au bon fonctionnement de la machine sociale. Dans la voix de ceux qui répètent avec zèle les statistiques diffusées par la propagande catastrophiste, ce n’est pas la révolte qu’on entend, mais la soumissions anticipée aux états d’exception, l’acceptation des disciplines à venir, l’adhésion à la puissance bureaucratique qui prétend, par la contrainte, assurer la survie collective.

René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008

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