Gilets jaunes : négocier ou destituer ?

Depuis le début du mouvement, les gilets jaunes sont tiraillés entre deux tendances centrifuges : négocier avec l’oligarchie, s’inscrire dans le système électoral, bref jouer le jeu du citoyennisme, ou s’engager dans un mouvement destituant qui s’incarne dans le plus petit dénominateur commun de tous les cortèges fluorescents : « Macron démission ! ». Avec l’impasse présente [1], l’affrontement entre ces deux tendances n’a jamais été aussi fratricide.

La soupe est bonne

Depuis les premières semaines du mouvement, la tentation est forte pour les aspirants petits chefs – qui tirent une part de leur légitimité d’avoir lancé le mouvement qui par une pétition, qui par un appel à manifester sur Facebook – de tirer la couverture et les projecteurs à eux en s’inscrivant dans la logique institutionnelle qu’exige d’eux le gouvernement, que ce soit par pur narcissisme ou pour en soutirer un bénéfice personnel.

On a ainsi vu le pas-de-deux langoureux de ceux, toujours les mêmes, qui ont d’abord cherchés à se proclamer d’autorité « porte-paroles » pour conduire la « négociation » dans les salons dorés des ministères. Puis les innombrables scissions entre « leaders » historiques avides de créer des micro-courants à même de porter leurs ambitions égotiques. Ce sont parmi d’autres les Jacline Mouraud, Benjamin Cauchy et aujourd’hui Ingrid Levavasseur.

Cette dernière porte désormais une liste candidate aux élections européennes où figurent notamment Brigitte Lapeyronie, ancienne membre du conseil national de l’UDI, et Marc Doyer, qui sans doute déçu de n’avoir pas retenu l’attention de LREM à qui il quémandait une place sur la liste européenne, n’a pas hésité à pousser l’incohérence jusqu’à enfiler un gilet jaune par-dessus un T-shirt estampillé « Emmanuel Macron président » (notre photo). Mais en matière de cohérence, c’est incontestablement la tête de liste Ingrid Levavasseur qui remporte la palme. Commencer simple gilet jaune, avant de chercher à devenir chroniqueuse pour BFM, puis se reconvertir en postulant député européen, temple hors-catégorie de l’oligarchie, voilà qui surpasse le record précédemment détenu par Raquel Garrido, porte-parole du « tribun de la plèbe » Mélenchon devenue sans transition chroniqueuse sur la télé-poubelle C8, propriété du milliardaire Bolloré. Faut-il que la soupe soit bonne ou que les convictions soient frêles pour effacer aussi vite toute dignité ! Nous ne lui ferons pas l’injure de croire, qu’ajoutant la bêtise à l’indignité, elle puisse sincèrement penser changer quoi que ce soit à la vie des français assise dans un fauteuil de député européen.

Jouer le jeu

Lorsque l’adversaire vous félicite et vous encourage pour certaines de vos actions, il faut sérieusement se méfier… C’est cette prudence élémentaire qui devrait conduire les gilets jaunes à se détacher de tous ceux qui appellent à constituer des listes aux élections européennes, à déclarer les défilés dans les préfectures, à créer des services d’ordre, ou à participer à de pseudo-débats. L’empressement des oligarques (ministres, députés, éditocrates et autres porte-voix des puissances financières) à saluer ces initiatives devrait nous mettre la puce à l’oreille.

Benjamin Griveaux : « Je suis content que des gens (…) qui ont enfilé un gilet jaune posent le gilet et disent : nous on va porter une liste aux élections et porter des propositions avec un projet, avec des choses tangibles sur lesquelles les électeurs vont pouvoir se prononcer » [2].  M. Griveaux a bien raison : entrer dans le jeu électoral, c’est « poser le gilet ». A part une confortable rémunération et quelques privilèges d’un autre temps, que trouveront à Bruxelles et Strasbourg ceux qui auront été élus d’un parlement dépourvu de tout pouvoir, théâtre d’un simulacre démocratique que les gilets jaunes dénoncent chaque samedi dans la rue ? En revanche, on voit bien ce qu’y gagneront Macron et ses amis : la dislocation des gilets jaunes entre partisans et opposants du jeu électoral, et la dispersion des voix des partis de l’opposition. Divide et impera, vieux principe des princes.

La préfecture de Gironde : « Seul un parcours déclaré et négocié avec la préfecture peut limiter l’infiltration de casseurs dans le cortège et ainsi éviter autant que possible, les violences. Seul un parcours déclaré et négocié est compatible avec l’activité commerciale du centre-ville et est susceptible de redonner confiance aux acheteurs sans craindre de croiser de façon inattendue des manifestants » [3]. On voit bien ce qui arrange l’Etat : que l’économie continue à tourner pour remplir les poches des ultra-riches possédant la plupart des commerces de centre-ville à travers les franchises qui les ont envahis et défigurés, et rendre les gilets jaunes invisibles en les reléguant loin des rues passantes, afin de légitimer les délirants chiffres de mobilisation avancés par le ministère. Ce que cherche à susciter l’Etat, ce sont des collaborateurs chargés de désactiver ce qui fait la puissance du mouvement, et à qui l’on pourra également le cas échéant faire porter le chapeau des violences. Mais surtout, l’Etat veut des opposants prévisibles, qui suivent les flèches tracées par lui, bref qui facilitent la tâche répressive.

Sous la plume de Christophe Ayad et Nicolas Chapuis, le Monde, journal de référence de l’oligarchie, se félicite qu’à Paris l’acte X ait ressemblé à un « cortège syndical » : « Loin des attroupements anarchiques des débuts, le défilé de samedi était encadré par des véhicules de police et structuré de manière classique avec un cordon de tête, un parcours préétabli et un service d’ordre » [4]. Cet étrange service d’ordre qui fait le bonheur du Monde est apparu dans plusieurs villes depuis l’acte IX. Composé d’anciens militaires parfois en treillis, béret sur la tête, et brochette de médailles barrant la poitrine, il a parfois agi comme une milice au service de l’Etat, s’assurant que le cortège reste dans les clous définis préalablement par les préfectures, et allant jusqu’à livrer des manifestants à la police comme à Marseille [5]. Si Benjamin Griveaux fait mine de s’offusquer de la présence au sein de cette milice de militants d’extrême-droite, elle rend clairement service au gouvernement en condamnant les cortèges fluorescents à l’impuissance des défilés syndicaux « sono-merguez ».

L’art de la guerre

Le stratège chinois Sun Tzu a le premier montré que la clé de la victoire dans un conflit consiste à déstabiliser l’adversaire en le surprenant là où il ne nous attend pas, en rusant, en étant insaisissable par notre agilité et notre capacité à changer sans cesse de forme. Nous n’avons pas à nous conformer aux demandes gouvernementales de respectabilité : que nous importe d’être respectables aux yeux de gens qui ne le sont pas ? Nous devons nous garder d’investir le terrain institutionnel, car c’est là où l’oligarchie excelle, dans ce monde balisé où toute initiative est immédiatement stérilisée. On ne gagne pas en se plaçant sur le terrain de l’adversaire, mais en se déplaçant ailleurs. Nous devons organiser nos propres débats, en refusant le cadre soigneusement tracé par le gouvernement. Jouer le jeu, c’est se condamner à la défaite. Il suffit de voir que jusque-là ce n’est pas en jouant le jeu que nous avons fait reculer le gouvernement, et que si Macron et ses semblables redressent aujourd’hui leurs têtes et retrouvent leur morgue congénitale, c’est bien parce que le mouvement a perdu une bonne part de sa spontanéité et de son autonomie originelle. Nous devons redevenir ingérables.

Qu’eussent fait les nobles en 1789, si on les eût humblement suppliés de déposer leurs droits féodaux ? Ils auraient châtié l’insolence… On s’y est pris autrement .

Blanqui

Et puis, en grand : on ne négocie pas avec un groupe social que l’on souhaite destituer. On se bat pour le renverser, par le blocage économique, par la grève, par les Actes hebdomadaires, par l’éducation politique populaire, par la fédération d’Assemblées qui dessinent le contour d’une autre organisation politique, basée sur la démocratie directe. C’est ainsi que, pendant que certains cherchent les maroquins, d’autres se réunissent à Commercy pour fonder ce renouveau démocratique [6].

S’organiser, ce n’est pas s’institutionnaliser, ce n’est pas « intégrer le système » comme le déclare Ingrid Levavasseur [7]. S’organiser, c’est créer, partout sur le territoire, une France des Conseils, dans les villages, dans les quartiers, dans les universités, dans les entreprises, etc. Une France des Conseils, une France des Communes, une France des Assemblées locales, fédérées sur le modèle qui s’invente à Commercy, ou sur tout autre modèle qu’imagineront par eux-mêmes les citoyens. Une France du contact, loin des indignations faciles à portée de clic.


« Car si ce monde se maintient, c’est d’abord par la dépendance matérielle où chacun est, pour sa simple survie, vis-à-vis du bon fonctionnement général de la machine sociale. »

Comité Invisible, A nos amis.

S’organiser, c’est aussi créer la structure matérielle à même de soutenir le combat destituant. Instaurer une démocratie directe ne peut se concevoir qu’en réformant [8] en même temps nos modes de vie. S’organiser impose donc de recréer les anciens mécanismes de solidarité, d’entraide et d’échange ruinés par l’atomisation de la société, pour ne plus dépendre essentiellement des circuits marchands, donc de l’oligarchie, pour la satisfaction de nos besoins vitaux. Sun Tzu, encore ce vieux sage, remarquait que dans la conduite d’un conflit la maîtrise de l’approvisionnement est le véritable nerf de la guerre. Reprendre la maîtrise de nos vies, redevenir souverains, impose aussi de reconquérir une autonomie et des savoir-faire dont la vie dans la société industrielle nous a totalement dépossédés. Bien plus que les balles et les grenades de la police, c’est cet état de dépendance dans lequel nous sommes maintenus qui garanti le pouvoir des oligarques.

[1] Lieux communs, Les gilets jaunes entre le bistrot et le parti, 24 janvier 2019.
[2] Interview à Radio Classique le 24 janvier 2019.
[3] Communiqué de presse du 25 janvier 2019.
[4] A Paris, un « acte X » des « gilets jaunes » aux allures de cortège syndical, Le Monde du 20 janvier 2019.
[5] Quand des Gilets Jaunes soutiennent les Bleus, Marseille Infos Autonomes, 21 janvier 2019.
[6] Deuxième appel de Commercy : l’assemblée des assemblées
[7] Interview à FranceInfo le 25 janvier 2019.
[8] Le verbe réformer est ici entendu non pas dans son sens pollué par le discours politique de petites modifications, d'améliorations etc, mais dans le sens de mettre à la casse quelque chose devenu manifestement inadapté au monde qui est et qui vient.

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