Manifeste du moine défroqué

Au début, nous pensions qu’avec des connaissances scientifiques, en les mettant à la disposition de suffisamment de monde, on arriverait à mieux appréhender une solution des problèmes qui se posent. Nous sommes revenus de cette illusion. Nous pensons maintenant que la solution ne proviendra pas d’un supplément de connaissances scientifiques, d’un supplément de techniques, mais qu’elle proviendra d’un changement de civilisation (…). Pour nous, la civilisation dominante, la civilisation industrielle, est condamnée à disparaître.

Alexandre Grothendieck, Médaille Fields 1966.


Primum non nocere (d’abord, ne pas nuire)

Hippocrate

Nous sommes nés dans un monde où « Nulle part il n’était plus question de vivre sa pensée et de penser son action, mais seulement de penser tout court et de gagner sa vie tout court. » (Ellul&Charbonneau). Nés dans un monde où « l’homme est moins opprimé par des puissances financières que par un idéal bourgeois, de sécurité, de confort, d’assurance » (Ellul&Charbonneau, encore). Nés dans un monde où « Dieu est mort », mais où les hommes l’ont vite remplacé par une nouvelle idole, le progrès, et ses innombrables variations : innovation, croissance…

Comme scientifiques, nous en sommes devenus les serviteurs, les officiants. Nous avons prêté la main à ce nouveau Moloch, dévoreur de millions d’âmes mortes, qui après avoir consciencieusement artificialisé la nature s’apprête à faire de même de l’homme.

Mais malgré les fatalités (salariat, responsabilités familiales, emprunts,…), la norme, le chemin tracé, l’unidimensionnalité, l’ignorance, le plaisir du gaspillage, la fuite dans l’accumulation et les vices, ou plutôt grâce à l’étouffement produit par tout ce système carcéral qui nous assigne à vivre d’une certaine façon et qui stérilise toute volonté, nous avons fini par dire non. Comme Bartleby, nous avons refusé de remplir notre rôle, nous avons décidé de ne plus être artisans de l’artifice, nous avons fait un pas de côté : nous sommes devenus des moines défroqués.

Voici notre manifeste.

Notre monde

  1. Ce qui caractérise notre monde : l’hubris et le néant, le trop plein et le vide. Le trop plein : automobiles, travail, nourriture, science, voyages, armes, déchets, médias, normes, industrie, loisirs, béton, hommes. Le vide : idées, politique, art, oisiveté, histoire, contemplation, dignité, philosophie, esprit de mesure, sérieux. Nous vivons dans un monde écrasé d’objets et de structures, mais vide de pensées et de valeurs.
  2. Réduction au chiffre, à la quantité : rendement, croissance, efficacité, productivité. Rien n’a de valeur qui ne se mesure. Thoreau, dans Walden : « Non, je ne respecte pas les travaux, la ferme de cet homme, où il n’est rien qui ne soit côté à son prix, de cet homme qui porterait le paysage, porterait son Dieu, au marché, s’il pouvait en tirer quelque chose ; qui va au marché, oui-da, en quête de son dieu ; sur la ferme de qui rien ne croît en liberté, dont les champs ne portent pour récolte, les prés pour fleurs, les arbres pour fruits, que des dollars ; qui n’aime pas d’amour la beauté de ses fruits, et pour qui ces fruits ne sont mûrs qu’une fois convertis en dollars. Donnez-moi la pauvreté qui jouit de la véritable opulence. » De là, course à la grandeur, accumulation, gigantisme des structures : grande ville, multinationale, organisation internationale, « culture » mondiale, supermarché, autoroute, remembrement agricole. Par le nombre, par la taille, l’uniforme s’est substitué à l’universel.
  3. Cette folie des grandeurs a des conséquences : stérilisation des sols par l’agriculture chimique et artificialisation des sols par la gangrène urbaine, pollution de l’air et de l’eau, pollutions radioactives, extinction massive des espèces, réchauffement climatique, submersion marine, etc. A la terreur que suscite l’ampleur de l’irréversible dévastation répond une terreur plus grande encore : celle de voir que la seule solution qui nous soit imposée est la fuite en avant technologique, c’est-à-dire l’approfondissement de l’artificialisation, qui culmine dans la volonté transhumaniste d’adapter l’homme à son nouvel environnement, jusque dans sa chair, par hybridation à la machine.
  4. Jaime Semprun et René Riesel : « Toute réflexion sur l’état du monde et sur les possibilités d’y intervenir, si elle commence par admettre que son point de départ est, hic et nunc, un désastre déjà largement accompli, bute sur la nécessité, et la difficulté, de sonder la profondeur de ce désastre là où il a fait ses principaux ravages : dans l’esprit des hommes ». Les ravages de l’esprit humain, nous en connaissons aujourd’hui l’aboutissement dans homo domesticus, cette bête d’élevage qui peuple presqu’uniformément la planète. Le Grand Inquisiteur avait pourtant bien avoué : « Mais ils finiront par la déposer à nos pieds, cette liberté, en disant : « Réduisez-nous plutôt en servitude, mais nourrissez-nous. » ». Le docile peuple humain a choisi l’aliénation contre le postulat de la liberté, en échange de « confort, sécurité, assurance », ces marchandises que le système technicien déverse à grands flots. A force de carottes et de bâtons, la classe bourgeoise a fini par conquérir l’hégémonie culturelle (Gramsci) et imposer à toute la société son idéal de boutiquiers. La leçon est intériorisée, et les classes soumises partagent désormais les valeurs de servitude de leurs exploiteurs : la consommation ostentatoire et le salariat effacent la décence orwelienne, l’envie remplace le mépris dans le regard que le domestique porte sur son maître, l’éternelle frustration maintient les rangs, et la nausée qui parfois s’empare des unités humaines – dernier espoir – est vite étouffée par les addictions et la chimie.
  5. Il n’y a pas domination mais soumission.
  6. La civilisation industrielle  est portée par des intérêts privés, que défend une oligarchie publique, l’Etat républicain moderne. La mascarade de l’alternance ne masque plus l’uniformité des politiques, et la promiscuité des intérêts d’une classe parasite. Les citoyens raisonnables, suivant le sage conseil d’Octave Mirbeau, délaissent le vote qui devrait pourtant être si précieux. Cette mascarade, ce théâtre de faux débats, c’est le libéralisme sans la liberté. Tout peut être dit et même vécu, mais l’immense vent d’insignifiance généré par les auxiliaires médiatiques des puissances de ce monde assure que la subversion demeure inoffensive. L’existence de la subversion, tolérée et désactivée par le spectacle, justifie l’abandon de la recherche de la liberté : le décor de la liberté suffit et évite l’exigence de sa poursuite. Et si parfois la peinture craquelle sous le poids de la falsification, la force qui s’abat sur les brebis égarées dissuade les hommes domestiques de quitter l’enclos, en attendant que le ravalement s’opère.
  7. La civilisation industrielle est un système totalitaire carcéral.

Méthodes

  1. Nous refusons de participer aux vaines analyses théoriques d’une civilisation au bord de l’effondrement qui occupent les jours des plus brillants esprits critiques et remplissent les rayons des bibliothèques. Comme Jaime Semprun, nous soutenons qu’il n’est « plus temps d’analyser en détail le fonctionnement de ce qui, fondamentalement, ne marche plus : on ne fait pas l’anatomie d’une charogne dont la putréfaction efface les formes et confond les organes ». Le chaos est désormais tel, et l’artificialisation si avancée, que si l’on veut défendre de la submersion définitive qui nous menace le peu qu’il reste d’humanité et de conditions de vie humaine sur cette terre, alors il faut frapper l’ennemi au cœur, plutôt qu’en faire une dissection réservée au palais délicat des érudits. Il faut susciter l’individu autonome par le haut-le-cœur ; les révolutions ne naissent pas des profondeurs théoriques désincarnées, mais d’un concret devenu insupportable.
  2. Nous préférerons donc toujours la sensibilité à la froide rationalité : pour nous, la nature est un sentiment, pas une somme quantifiable, et avec Théophile Gautier nous disons : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ». C’est pourquoi nous nous opposerons toujours aux esprits arides des comptables qui ne protègent la nature – dûment confinée derrière les barrières des réserves –  qu’en proportion des services concrets qu’elle nous rend, et après conversion des abeilles, des ruisseaux, des sables etc en espèces sonnantes et trébuchantes. C’est aussi pourquoi nous lirons toujours Proudhon avant Marx, Rousseau avant Voltaire, et Charbonneau avant Ellul.
  3. Comme Bernard Charbonneau le pressentait, « ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance géreront la pénurie et la survie ». Notre plume s’efforcera toujours de dénoncer la confusion que s’efforce d’entretenir le système technicien avide d’oxymores pour survivre : voiture propre, énergies renouvelables, finance et croissance vertes, économie et développement durables. Nous nous battrons contre l’écologie industrielle qui se met en place pour gérer la catastrophe, administrer la pénurie, créer des réserves, bref non pas pour protéger ce qu’il reste de notre milieu mais pour prolonger autant que possible le mode de vie hors-sol. Car nous savons qu’avec la progression du désastre croitra parallèlement la pesanteur de la main bureaucratique et répressive : l’enfer vert, pour le bien commun.
  4. Nous nions l’esprit besogneux, l’esprit de pesanteur, et avec lui cette morale du serviteur : la valeur du travail. Gauthier encore : « L’occupation la plus séante à un homme policé me paraît de ne rien faire ». Ne rien faire, ou plutôt faire intensément, œuvrer intensément, mais pour soi seul, afin d’approfondir la seule valeur qui mérite de progresser : l’autonomie. Car ce n’est en vérité pas du travail dont on cultive la valeur, mais du salariat, et avec lui l’acceptation des petits caporaux, des caresses du maître, et des récompenses aux esprits dociles. Nous reconnaissons le salariat pour ce qu’il est, un acte de prostitution, et revendiquons avec Rousseau « que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre ». Nous sommes ingouvernables, et insalariables.
  5. On nous trouvera partout où il s’agit de défendre la reprise en main de sa souveraineté par le peuple dépossédé. Destituer les responsables du désastre dont le pied écrase la pédale de l’accélérateur est un préalable au démantèlement des structures. Aussi soutenons-nous la réactivation de l’article conclusif de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1793 : « quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Destituer l’oligarchie, mettre à bas le système représentatif pour instituer une France démocratique, en revenant aux outils inventés dans la Grèce antique et réemployés à chaque fois que les peuples du monde ont pu brièvement s’arracher aux griffes de leurs maîtres : la primauté de la commune, de l’assemblée citoyenne, le mandat unique impératif, la révocabilité, le tirage au sort.
  6. Car enfin c’est à un esprit aristocratique que nous appelons, l’esprit de l’individu autonome, l’esprit de liberté. Mais d’une aristocratie dont on voudrait qu’elle s’étendit, par l’exemple, à l’humanité entière.


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