Contre l’horizon impérial : le citoyen-soldat

L’Empire selon Ibn Khaldoun

Peut-on encore comprendre quelque chose des transformations contemporaines ? Sommes-nous irrémédiablement plongés dans le désordre géopolitique, le chaos social, la confusion idéologique, l’errance individuelle ? Est-il encore possible de s’orienter alors que tout s’accélère autour de nous et que s’effondrent nos repères les plus élémentaires ?

Lieux Communs, L’horizon impérial, mars 2018

Dans leur excellente brochure L’horizon impérial, nos amis de Lieux Communs relèvent que les perceptions de l’évolution de notre monde s’organisent selon trois grandes tendances. La première, c’est le déni, c’est la croyance et la volonté que tout continuera comme avant, et qu’il sera possible de maintenir nos conditions présentes d’existence dans un monde en voie de dissolution. La seconde, c’est que nous vivons la mutation progressive de nos sociétés libérales en un régime autoritaire et policier, voire totalitaire, d’extrême droite. La dernière, c’est l’hypothèse du chaos, l’effondrement de nos sociétés. La vérité, c’est que l’époque semble aller à la fois dans ces trois directions, et qu’il est « difficile de distinguer a priori une forme sociale-historique capable de concilier de telles contradictions ».

Pour tenter de défaire ce nœud, Lieux Communs convoque les travaux de Gabriel Martinez-Gros, historien spécialiste de l’Islam médiéval et notamment de la pensée d’Ibn Khaldoun, qui conçut au XIVème siècle une théorie universelle de l’histoire humaine qui, d’après Martinez-Gros et Lieux Communs, peut nous aider à comprendre la direction vers laquelle nous sommes peut-être de nouveau en train de cheminer. Ibn Khaldoun développe ainsi une théorie de la forme Empire, que l’on résumera ici brièvement sur la base du dernier ouvrage de Martinez-Gros, Fascination du djihad, dont nous recommandons la lecture : en une centaine de pages sont condensées la théorie Khaldounienne de l’Empire, son antithèse occidentale, et l’étude de l’hypothèse selon laquelle cette exception occidentale pourrait être une parenthèse en voie de se refermer, avec un retour à des logiques proto-impériales.

L’enjeu de la pensée d’Ibn Khaldoun, c’est de déterminer comment créer de la richesse dans une société sans progrès ni croissance mesurable, ce que l’on pourrait nommer aujourd’hui une société pré-industrielle. Cette création de richesse passe alors par la coercition : le tribut que paye le vaincu, ou l’impôt que le pouvoir exerce sur ses sujets, permettant une accumulation de richesses indispensable à l’urbanisation, à la division du travail et donc aux gains de productivité.

« Cette spirale née de l’impôt est portée par l’Etat dont l’accumulation de la richesse et des hommes est le seul but, dit Ibn Khaldoun » par la plume de Martinez-Gros. Mais pour assurer la collecte de l’impôt, il faut désarmer et pacifier le peuple, sans quoi il rechignera à se faire tondre… Pour assurer cette pacification en échange de protection, l’Empire Khaldounien se fonde sur la division de la société en deux groupes : les sédentaires, en charge de la seule production, et les bédouins, en charge de la seule violence. La mission des bédouins tient à la fois à la protection du troupeau désarmé contre ses prédateurs extérieurs, mais aussi à l’intimidation du troupeau des sédentaires dont il convient de conserver la docilité par la crainte. Cette fonction de bédouins a été historiquement confiée à quelques tribus belliqueuses des marges impériales, du Limes, dont on s’assure ainsi le service contre les autres, ou à des esclaves acquis suite à une campagne militaire victorieuse : il y a donc une division ethnique entre sédentaires et bédouins. Ce sont par exemple les Mamelouks des califes et sultans musulmans, les Janissaires de l’empire ottoman, ou les tribus turques d’Asie centrale pour l’empire moghol des Indes et pour l’empire chinois.

Mais le pouvoir (la souveraineté) appartient à celui qui détient les armes, et Ibn Khaldoun en conclut qu’il revient donc toujours aux bédouins, malgré leur très faible nombre en comparaison de la masse désarmée des sédentaires. Il apparaît alors une dynamique cyclique :

  • Fondation de l’empire par la prise de pouvoir d’une minorité ethnique issue du limes ;
  • Constitution d’une dynastie désarmant les populations et leur imposant une ponction fiscale générant une accumulation de richesse ;
  • « Civilisation » progressive en un ou deux siècles de cette élite dominante qui se pacifie à son tour, ouvrant la voie à une nouvelle prise de pouvoir de tribus des marges qui régénèreront l’empire.

Martinez-Gros résume ce processus en écrivant que « ceux dont les ancêtres ont forgé l’histoire la quittent pour rejoindre le troupeau sans nom des producteurs contribuables. L’empire tue ceux qui le font ». Il précise que « le système ne se met en place que s’il existe des majorités désarmées, c’est-à-dire si un Etat impérial, ou au moins l’ébauche d’un empire, a déjà opéré la séparation des producteurs et des guerriers ».

L’armement du citoyen : condition et preuve de la souveraineté.

That rifle on the wall of the labourer’scottage or working class flat is the symbol of democracy.

George Orwell, Don’t let Colonel Blimp ruin the Home Guard, Evening Standard, 8 janvier 1941

La thèse que défend Martinez-Gros, c’est qu’il existe un contre-exemple à la permanence dans l’histoire de la théorie Khaldounienne de l’empire.

Ce contre-exemple, c’est l’Occident, où depuis le Moyen-Age est apparue une civilisation urbaine polycentrique, où la ponction fiscale est réduite et dispersée entre de multiples autorités au pouvoir faible et sans cesse contesté, et où il n’existe pas de séparation stricte entre producteurs et guerriers.

L’antithèse de l’Empire, c’est la démocratie. Et puisque « l’idéologie de l’Empire, c’est la paix », alors il faut qu’à la logique impériale des tribus combattantes des confins soumettant le troupeau, l’occident oppose la tradition du peuple en armes, qui a persisté jusqu’à peu malgré les poussées impériales épisodiques survenues au fil des siècles.

L’hoplite athénien, le Minuteman des treize colonies, le Sans-culotte des sections parisiennes, le citoyen-soldat helvète, le milicien des colonnes CNT-FAI, à chaque moment où le sujet a choisi de redevenir souverain, le peuple s’est réarmé, a refusé la militarisation, refusé que l’exercice de la violence et l’auto-défense collective soit le fait d’un groupe professionnalisé qui sera porté à en user pour promouvoir ses propres intérêts.

C’est ainsi que le si décrié second amendement de la Constitution des Etats-Unis dispose que « A well regulated militia being necessary to the security of a free State, the right of the People to keep and bear arms shall not be infringed. ». Les pères fondateurs accordaient à tout citoyen le port d’armes en reconnaissant que le gage de la liberté et de la souveraineté d’un peuple est la prise en charge par lui-même de sa sécurité plutôt que de la déléguer à une armée ou une police professionnelle.

Ce que l’on sait moins, et sans doute pour les mêmes raisons que l’on tait le fameux droit à l’insurrection de notre Constitution de 1793, c’est que le même esprit prévalait parmi les rédacteurs de la Constitution et de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789. C’est ainsi que Mirabeau proposait d’inscrire à l’article 10 du projet de Constitution : « Tout citoyen a le droit d’avoir chez lui des armes et de s’en servir, soit pour la défense commune, soit pour sa propre défense, contre toute agression illégale qui mettrait en péril la vie, les membres ou la liberté d’un ou plusieurs citoyens » [1]. La proposition avait été écartée par le comité des 5 qui considérait que cela allait sans dire et qu’il n’était donc point nécessaire de l’inscrire dans le marbre de la loi : « le droit déclaré dans l’article X non retenu était évident de sa nature, et l’un des principaux garants de la liberté politique et civile que nulle autre institution ne peut le suppléer ». Les membres du comité ajoutaient « qu’il est impossible d’imaginer une aristocratie plus terrible que celle qui s’établirait dans un État, par cela seul qu’une partie des citoyens serait armée et que l’autre ne le serait pas ; que tous les raisonnements contraires sont de futiles sophismes démentis par les faits, puisque aucun pays n’est plus paisible et n’offre une meilleure police que ceux où la nation est armée [2] ». La détention universelle d’armes était donc considérée comme un des aspects de l’abolition des privilèges d’Ancien Régime. Au-delà, on considérait alors que comme dans l’Athènes antique l’exercice des droits politiques était conditionné par la qualité de citoyen-soldat. Plus précisément, les droits du citoyen découlaient des devoirs du soldat. La Constitution de 1795 stipulait donc que « aucun Français ne peut exercer les droits de citoyen, s’il n’est pas inscrit au rôle de la garde nationale sédentaire ».

C’est dans le même esprit que George Orwell, après avoir contribué les armes à la main à défendre la Révolution sociale espagnole contre les offensives fascistes et contre la trahison des staliniens, engageait ses compatriotes à s’enrôler dans la Home Guard et à « accrocher un fusil au mur du foyer » en prévision d’une invasion nazie. Il soutenait que « une Home Guard ne peut exister que dans un pays où les hommes se sentent libres » et que seule une nation démocratique pouvait « donner un fusil à l’ouvrier et lui dire de le ramener chez lui et de le garder dans sa chambre à coucher », thèse Khaldounienne s’il en est. La possession d’armes et la condition de citoyen-soldat était donc à ses yeux en même temps le prérequis et la preuve de la nature démocratique d’une nation.

Il s’agit là d’une conception profondément républicaine. Participer aux affaires de la cité, être citoyen, c’est aussi contribuer à la défense de la communauté, dans le strict respect de ses lois, ce qui ne va pas sans une immense responsabilité.

Ces conceptions traditionnelles en occident paraissent pourtant baroques, voire suspectes, au consommateur pacifié du XXIè siècle pour qui la démocratie c’est la paix, ce qui on l’a vu est un parfait contre-sens selon Ibn Khaldoun : la paix est un attribut impérial. Constatant que « on peut en effet reconnaître aujourd’hui l’Empire dans la domination sans partage du discours non-violent », Martinez-Gros estime donc que nous assistons aujourd’hui à un retour des logiques impériales en occident, ce que Lieux Communs nomme l’horizon impérial.

L’horizon impérial

Les conquis sont déjà en place. Ils n’attendent plus que leurs conquérants venus des confins – ou du cœur des sociétés.

Gabriel Martinez-Gros, Fascination du Djihad, fureurs islamistes et défaites de la paix, 2016

On aurait pu penser que la possibilité de l’Empire avait été balayée par la révolution industrielle, qui généralisait l’accroissement inédit des richesses sur d’autres bases que la concentration impériale. C’est ainsi que certains ont pu croire à l’idée d’une fin de l’Histoire (Fukuyama). Mais comme le montrent Martinez-Gros et Lieux Communs, le XXème siècle finissant a vu se multiplier les signes d’un retour aux logiques impériales. Avec la chute du communisme, la disparition de nombre de dictatures européennes ou sud-américaines, les occidentaux ont pu croire que le temps était venu de récolter les « dividendes de la paix » et de vivre paisiblement dans les joies de la « démocratie » libérale capitaliste. Mais le schéma khaldounien est imparable : la pacification et l’individualisation d’un centre opulent ne peut qu’attirer la convoitise des bédouins solidaires et violents, que renforce la fin de la croissance et la multiplication des crises, l’Etat abandonnant alors ses marges les moins rentables (nos banlieues …) et accentuant sa pression et son autoritarisme sur le centre profitable. « C’est l’exacerbation de la non-violence centrale qui créé la violence marginale ».

Les logiques impériales de transfert de la fonction violente à des « tribus » belliqueuses que l’on espère parfois apprivoiser sont déjà patentes dans le recrutement des armées occidentales depuis la professionnalisation, c’est-à-dire depuis la fin du citoyen-soldat. Elles se sont accélérées avec le recours aux contractors puis sont devenues aujourd’hui spectaculaires avec la disparition du combat d’infanterie, notamment parce que la mort de nos propres soldats est devenue inacceptable pour les gouvernements et les opinions publiques, tout comme les « dommages collatéraux ». Les armées occidentales se concentrent désormais sur la guerre « à haute valeur ajoutée » (frappes à distance, renseignement, engagement des forces spéciales…), laissant le combat d’infanterie (« reine des batailles ») et surtout le contrôle des populations aux soins de proxys (Kurdes, Tchadiens,…). Ce déploiement implacable de la logique impériale n’est toutefois pas encore total puisque l’usage des proxys se limite pour l’heure aux opérations extérieures, même si l’on entend de plus en plus régulièrement l’appel à soulager les forces régaliennes en sous-effectif à l’intérieur par l’emploi de polices privées armées, que préfigure déjà le marché florissant de la sécurité privée.

Mais le signe le plus patent d’un retour de l’empire, c’est bien sûr l’offensive que les marges islamistes (internes et externes) ont lancé sur « l’empire mondial » en gestation. A rebours de l’idéologie victimaire gauchiste hégémonique se cherchant un nouveau sujet révolutionnaire après la disparition du prolétariat (et qui, toute « antifasciste » qu’elle se déclare, s’en est choisi un rappelant furieusement l’extrême-droite la plus homophobe, féminophobe, antisémite, raciste et totalitaire), Martinez-Gros montre bien qu’il s’agit là « de la reconstitution d’une aristocratie, et non pas d’une classe de victimes », et qu’il faudrait enfin « reconnaître ces territoires marginaux pour ce qu’ils sont : non pas seulement des quartiers pauvres ou déshérités, mais des dissidences. […] L’islam ne geint pas, il se bat et triomphe ».

N’excuser ni les bourreaux, ni les victimes

Toute la vertu du monde ne prévaut point contre le feu.

Charles de Gaulle, La France et son armée, 1938

Face à ces raids des confins, le déni est total, et la culture de l’excuse règne. Le djihadisme serait une sécrétion de l’Occident colonisateur, pillard, esclavagiste, expansionniste et raciste. Il est curieux qu’une telle lecture puisse perdurer en dépit de toute évidence : le djihadisme est un phénomène mondial unitaire qui frappe uniformément tous les pays, quels que soient leurs actes passés ou présents (Suisse et Autriche récemment, sans parler des pays musulmans eux-mêmes qui restent les plus souvent frappés). Cette culture de l’excuse participe du désarmement idéologique de l’occident, et prépare sa soumission.

Mais si nous refusons d’excuser les bourreaux, nous refusons aussi d’excuser leurs victimes, en tant qu’elles sont consentantes. Choisir entre l’empire et la démocratie, c’est choisir entre le confort et la liberté. Tant que nous n’aurons pas manifesté notre goût de l’effort, nous demeurerons inexcusables.

Face à la dynamique impériale, nos amis de Lieux Communs concluent leur brochure en identifiant des contre-tendances qui s’y opposeraient. Mais il est clair que ces « verrous » à la longévité incertaines ne peuvent que nous permettre de gagner du temps, du temps pour revigorer le seul véritable antidote au schéma impérial et aux assauts des marges : la fin de la démission du citoyen et la reconquête de la souveraineté.

[1] Assemblée nationale, séance du mardi 18 août, Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 42, 18 août 1789, p. 351
[2] Assemblée nationale, séance du mardi 18 août, Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 42, 18 août 1789, p. 351
[3] Article 279 de la Constitution du 22 août 1795 

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