Quand le vent se lève, s’envole le décor libéral

Lorsqu’ils se trouvent confrontés à de l’opposition devant leurs  initiatives, ils révèlent la haine venimeuse qui se cache sous le masque  de la bienveillance bourgeoise. La moindre opposition fait oublier aux  humanitaristes les vertus généreuses qu’ils prétendent défendre. Ils  deviennent irritables, pharisiens, intolérants. Dans le feu de la  controverse, ils jugent impossible de dissimuler leur mépris pour ceux  qui refusent de voir la lumière… ceux qui ne sont pas dans le coup, pour  parler le langage du prêt-à-penser politique.

Christopher Lasch, La Révolte des élites et la trahison de la démocratie

Dût-on noyer cette insurrection dans le sang, dût-on l’ensevelir sous les ruines de la ville en feu, il n’y a pas de compromis possible. Si l’échafaud vient à être supprimé, il ne faudra le garder que pour les faiseurs de barricades.

Francisque Sarcey, journaliste, 20 mai 1871, veille de la Semaine Sanglante

La ruine de nos monuments, le pillage et l’incendie de nos plus riches quartiers, ne laissent aucune place à la pitié – aujourd’hui la clémence serait de la démence. La répression doit égaler le crime, et, tout en espérant le prochain rétablissement de la légalité, il est à désirer que Paris reste sous le régime militaire jusqu’au jour où il aura été complètement épuré.

Le Figaro, 8 juin 1871

L’inflation actuelle des discours autour de la « démocratie » qui serait menacée, de la « République » qu’il s’agirait de défendre contre le « totalitarisme » des gilets jaunes, ou encore de « l’état de droit » qui se dresse pour « rétablir l’ordre » fait irrésistiblement penser à ces décors de cinéma, façades factices dont les portes et fenêtres ouvrent sur le vide. Car en fait de démocratie il n’y a qu’une oligarchie, en fait de République il n’y a que la fusion toujours plus approfondie entre les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire, médiatique, financier et technologique, et en fait d’état de droit il n’y a que l’arbitraire policier et judiciaire [1] mis au service du sauvetage par le sang et les fers d’une oligarchie en proie à la terreur d’être destituée, depuis que pour les émeutiers les institutions ont perdu leur caractère sacré.

Les périodes insurrectionnelles sont des moments de vérité. Toutes les belles idées généreuses derrière lesquelles s’abritait l’oligarchie pour légitimer sa position et permettre à la foule passive de demeurer apathique, foule se contentant de principes postulés pour s’épargner la peine d’examiner leur réalité, apparaissent brutalement pour ce qu’elles sont : des coquilles vides à cent lieues de la réalité sensible. Le masque libéral tombe, le décor s’effondre, la nature despotique du pouvoir éclate au grand jour, et le citoyen se rend compte qu’en « république » la seule chose qu’il soit permis de discuter, c’est la longueur de la chaîne qui le relie à ses maîtres. Les postulats de liberté, de démocratie, d’état de droit, se fracassent sur la réalité martiale d’un pouvoir aux abois, qui après avoir troqué la Déclaration des Droits de l’Homme pour le manuel de contre-insurrection de Galula continue pourtant à faire la leçon à la terre entière.

Mais qui pourra décemment continuer à qualifier la France d’Etat de droit quand M. Macron fait arrêter arbitrairement plus de 5000 personnes depuis le début du mouvement, allant même jusqu’à plus de 2000 citoyens en un jour (le 8 décembre 2018), excédant le triste record personnel de M. Poutine (1600 opposants le 5 mai 2018) ?

Qui pourra décemment continuer à qualifier la France de patrie de la liberté quand on y mutile près de cent personnes qui perdent l’usage d’une main, d’un œil, d’une mâchoire, ou qui finissent dans le coma, et qu’on y blesse près de 2000 autres, victimes de tirs systématiques à la tête, et souvent dans le dos, en totale impunité ?

Qui pourra décemment continuer à clamer la liberté de la presse dans un pays où la propagande unanime sévit comme jamais, que ce soit par ordre de ses propriétaires ou par mépris ?

Désormais, MM. Macron, Castaner, Griveaux, et leurs porte-voix pourront toujours s’époumoner à répéter en chœur les mots clés « liberté », « vérité », « république » ou « état de droit » à chaque phrase ou presque, la dissonance orwellienne entre la réalité vécue et ces beaux principes est devenue tellement frappante aux yeux d’une majorité de contemporains que ces écrans de fumée ne trompent plus personne. C’est cette même dissonance, entre ce que vivent les citoyens ordinaires et ce que relate la presse, qui explique l’unanimité du rejet des journalistes. Quand on choisit de multiplier jusqu’à l’overdose les reportages et articles au sujet des quelques confrères victimes de violences, ou que l’on monte en épingle le moindre commentaire antisémite, raciste ou homophobe pour discréditer un mouvement entier, alors que l’on ferme les yeux sur la férocité inédite de la persécution ordonnée par l’Elysée, et qu’il faut attendre l’acte IX avec un homme dans le coma à Bordeaux et un autre à Bourges pour que l’omerta se lève, quand le pavé des villes est depuis deux mois rouge du sang de centaines d’autres, il ne faut guère s’étonner de la haine qui s’exprime.

Et puis il y a l’ambiance.

L’ambiance, c’est Luc Ferry, ancien ministre de l’Education Nationale, qui réclame des policiers « qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois, écoutez, ça suffit » puis « On a, je crois, la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies, faut dire les choses comme elles sont. »[2].  

L’ambiance, c’est Jean-Francis Pécresse, éditorialiste aux Echos, journal propriété de Bernard Arnault, l’un des principaux mécènes de M. Macron, qui après avoir écrit que les gueux ont été servis « plus qu’il ne l’aurait fallu », se félicite que « la République semble enfin prête à s’armer pour se défendre », et que l’Etat, détenteur du monopole de la violence légitime, ne doit avoir « nul scrupule à l’exercer », avant de conclure par de lourds sous-entendus menaçants à l’égard de l’opposition politique : « avec eux, la loi est trop tendre » [3].

L’ambiance, c’est Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat, qui exigeait que l’on transmette aux autorités la liste des donateurs à la cagnotte en soutien à la famille de Christophe Dettinger : « Il est souhaitable effectivement de savoir qui a donné à cette cagnotte, parce que je crois que c’est une forme de complicité » [4].

L’ambiance, c’est le champ lexical du fascisme utilisé jusqu’à la nausée par le gouvernement et ses laquais pour qualifier les gilets jaunes, manière de fabriquer une bête immonde qui justifiera bientôt la répression la plus terrible : les « factieux » (Castaner), les « putschistes » (un conseiller à la Présidence), la « journée des petits couteaux » (BHL), les « ligues de 1934 » (Castaner, encore), la « dérive totalitaire » (Nunez, Berger, Cohn Bendit…) etc.

L’ambiance, ce sont ces petits moments de vérité où la nature profonde des oligarques ne se dissimule plus et où leur « haine venimeuse » s’exprime au grand jour.

Le vent se lève. Une large fraction du peuple ressent, encore confusément, mais avec une netteté qui va croissante, que la source commune à bien des maux, dont le désastre écologique est l’un des plus grands, c’est la perte de sa souveraineté qu’il a laissé à un groupe social mû par une avidité pathologique, par la démesure, et par ce que les grecs appelaient pléonexie, le fait de vouloir plus que sa part.

Contrairement à tous ceux qui comme Luc Ferry ne veulent ou ne peuvent rien entendre, déclarant contre l’évidence « Il n’y a pas d’idées. Il n’y a pas de grande vision du monde (…) Vous avez des gens qui sont révoltés, qui sont dans la rue et qui demandent, en gros : un, qu’on leur foute la paix avec leur bagnole, et deux, qu’on leur donne un pouvoir d’achat plus grand » [5], les Gilets Jaunes ont une grande, une belle idée, celle de la reconquête de leur souveraineté, celle d’une démocratie réelle, qui s’exprime aussi bien dans l’exigence du Référendum d’Initiative Citoyenne que dans les germes de municipalisme libertaire qui s’inventent à Commercy [6]. Et puis une autre encore : celle de la justice fiscale et sociale, celle de la justice tout court, si rude à réprimer le révolté et si douce à excuser les corrompus et autres exilés fiscaux.

Face à ces idées, les oligarques avaient l’option de se retirer, donnant vie aux principes qu’ils invoquent à chaque phrase pour maintenir debout le décor libéral face au souffle de l’Histoire. Mais à  l’heure où les CRS viennent désormais face aux Gilets Jaunes « maintenir l’ordre républicain » munis de fusils d’assaut, ces oligarques semblent avoir choisi l’autre option, celle du sang, celle de la geôle, bref, celle de la terreur, comme M. Thiers avant eux, et le décor s’embrase.

« Paris sera soumis à la puissance de l’Etat, comme un hameau de cent habitants »

Adolphe Thiers, le 15 mai 1871

Répétons-nous : les périodes insurrectionnelles sont des moments de vérité. Chacun est sommé de prendre parti, et l’on distingue vite les postures qui tenaient du vent et de l’opportunisme de celles fondées sur une conscience profonde. La nature des individus éclate au grand jour.

On s’assure que les antifascistes n’ont rien à faire de la lutte pour la liberté, tout à leur obsession de maintenir la pureté d’un mouvement qu’ils ne rejoignent que pour en expulser les « fafs » présumés, pourtant présents de manière extrêmement marginale.

On s’assure que les directions syndicales ne sont plus une force révolutionnaire, nonobstant leur histoire et les grands textes qui les ont fondées, mais des bureaucraties asservies au gouvernement qui refuseront de s’associer à toute action potentiellement décisive, comme pourrait l’être le blocage des axes de transport ou celui des flux énergétiques, et saboteront le mouvement dès que possible, si toutefois le peu de crédit qui leur reste le leur permet encore.

On s’assure que les gauchistes bien-pensants, pour qui la politique s’arrête désormais à la lutte légitime contre les discriminations, restent scrupuleusement à l’écart de l’Histoire, voire iront justifier de leurs discours « anti- » le bras répressif de l’Etat, prouvant comme le remarquait Ellul que le confort bourgeois vaut mieux pour eux que les risques de la conquête de la liberté.

On s’assure que les écologistes consensuels – type carnavalesque : marche pour le climat, petits gestes « écocitoyens » etc. – gardent eux aussi leur distance, incapables de sentir que les « pue-le-diesel », en cherchant la destitution de ceux qui maintiennent le pied sur la pédale d’accélérateur, font plus pour sortir de la course à l’abîme que toutes les pétitions et happenings s’en remettant à la bonne volonté des oligarques et de leur fondé de pouvoir jupitérien, dont toute la politique tient en ce principe : gérer le désastre.  

Toutes ces trahisons ne sont pas des surprises, mais l’évènement les plonge dans une lumière crue, et une fois encore le décor s’envole.

Puisqu’il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n’ait droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame ma part, moi ! Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi !

Louise Michel, audience du 16 décembre 1871 devant le tribunal militaire qui la déportera en Nouvelle-Calédonie.

S’il ne devait rester que deux choses du mouvement des Gilets Jaunes, ce serait d’abord la fraternité, retrouvée sur les ronds-points et dans les cortèges urbains, et puis cette clarification, cette fin du mensonge d’un monde libéral, cette conscience nouvelle que tous les beaux principes qui légitiment la domination des oligarques et des bien-pensants ne sont que des fantômes sans substance. C’est cette ligne de partage désormais marquée entre ceux qui, au fond et malgré leurs beaux discours, se satisfont du monde tel qu’il est, et ceux qui veulent redonner de l’épaisseur à ces fantômes que sont la démocratie, la liberté, la justice. Nous sommes résolument de ceux-là.

[1] https://www.causeur.fr/gilets-jaunes-justice-police-juges-ordre-158226
[2] Interview à Radio Classique le 7 janvier 2019
[3] Editorial des Echos du 7 janvier 2019
[4] Interview à France Info le 8 janvier 2019
[5] Interview à Europe 1 le 13 janvier 2019
[6] https://www.arretsurimages.net/articles/a-commercy-des-gilets-jaunes-pour-le-communalisme-libertaire

4 commentaires sur “Quand le vent se lève, s’envole le décor libéral

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  1. Intéressant votre article. Belles citations. Bien ciblés sont les cons de toute sorte : du gauchiste lambda au macroniste de plus en plus haineux. En passant par M. le philosophe de gouvernement, l’inénarrable Luc Ferry. Il manque peut-être ceux qui, à droite, rasent les murs pour le moment, espérant récolter bientôt quelques votes favorables.
    Tout de même ça donne envie de lire d’autres articles…
    J’ai découvert votre site par l’intermédiaire de Causeur dont je loue certains articles mais dont beaucoup de lecteurs pourtant m’atterrent par la bêtise de leurs commentaires. Nul n’est parfait, n’est-ce pas ?
    Cordialement.

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    1. Merci beaucoup. Je recommande fortement la lecture de votre excellent article sur ces gauchistes pour qui « le PIR est une bien meilleure fréquentation que les gilets jaunes ». Tout y est dit et bien dit.
      faut-le-dire.fr/index.php/2018/12/12/lettre-a-des-syndicalistes-revolutionnaires

      Il faudrait aussi parler de ce « tribun du peuple » qui préfère se mêler aux bourgeois bordelais de la « manif pour le climat » plutôt que de défiler avec les gilets jaunes (qui à dire vrai l’auraient peut-être mal accueilli). Comment ces personnes ne voient-elles pas qu’en se bouchant le nez devant le manque de pureté idéologique des citoyens ordinaires elles les envoient directement dans les bras de l’extrême droite ?

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      1. Le problème posé : « Comment ces personnes ne voient-elles pas qu’en se bouchant le nez devant le manque de pureté idéologique des citoyens ordinaires elles les envoient directement dans les bras de l’extrême droite ? » est important. Je suis de ceux qui constatent que ces gauchistes-là ont comme objectif de convertir les foules à leur idéologie. Rien d’autre. Le peuple n’est là qu’à titre décoratif pour qu’ils puissent y plonger et avoir quelques convertis à leurs causes (antisexisme, antiracisme, antihomophobie, et j’en passe… il y en aura d’autres ; aucune raison que la liste ne s’allonge pas à l’infini ! voir aux Etats Unis les « fat studies », etc) Toutes causes qui seraient louables si elles étaient abordées en harmonie avec les aspirations populaires à la liberté et au refus de l’exploitation. Mais pour ceux-là on a bien vu dans ce cas : avec les Gilets Jaunes, qu’ils sont dans d’autres sphères. Ils sont les moutons de l’intelligentsia dont parlait Debord, qui ne voient que trois maux à l’exclusion de tout autre : l’homophobie, le racisme et l’antimodernisme ! Pour eux le peuple n’existera pas tant qu’il ne soutiendra pas leur idéologie. C’est tout ce qu’ils veulent.
        L’extrême droite à l’opposé, après avoir surfé sur le thatchérisme quand c’était dans l’air du temps, surfe maintenant sur les aspirations populaires. Mais les gens sont moins crédules qu’il n’y parait. Il y aura sans doute ceux qui vont grossir les votes du RN mais d’autres s’en détourneront aussi. Car la politisation a fait de grands pas dans des populations qui, au vu de ce qu’est devenu la gauche et l’extrême gauche – j’inclus Méluche qui a exclu de son parti sa gauche laïque pour s’aligner de plus en plus sur les positions indigénistes – ont acquis comme un réflexe de sauvegarde en s’écartant de ces gens-là. Je les comprends. Maintenant il faut passer à l’action… C’est ce qu’ils font, …ce que nous faisons.

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