La violence révolutionnaire

« On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent,
mais on ne dit jamais rien de la violence
des rives qui l’enserrent. »

Bertolt Brecht

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Dom Hélder Câmara

La question de la violence politique est toujours le théâtre d’un affrontement dogmatique entre d’un côté les fétichistes de la non-violence, et de l’autre les insurrectionnalistes fétichistes de l’émeute. Ces deux courants ont chacun donné naissance à une mythologie le plus souvent étrangère à toute réalité historique, cherchant à s’approprier des figures pour consolider une doctrine intransigeante.

Mythologie de la non-violence

Chez les non-violents, on mettra ainsi en avant des personnages comme Thoreau, Mandela, Gandhi et les luttes qui leurs sont associés.

Mais si Thoreau est l’homme qui passa une nuit symbolique en prison pour s’être soustrait au paiement de l’impôt dans le but de dénoncer l’esclavagisme des états du Sud, et que l’on travestit en père de la « désobéissance civile » sur la base d’une mauvaise traduction du titre véritable de son admirable opuscule : « désobéissance au gouvernement civil », c’est surtout l’homme qui défendit férocement l’activiste abolitionniste John Brown, auteur d’une insurrection armée anti-esclavagiste qui massacra à coups de sabre cinq colons puis attaqua l’arsenal militaire d’Harpers Ferry, attaque au cours de laquelle plusieurs agent gouvernementaux furent tués. Dans « Plaidoyer pour le capitaine John Brown » puis « Les derniers jours de John Brown », Thoreau ne tarit pas d’éloges dithyrambiques sur le capitaine, le comparant au Christ et citant Schiller : « Sa vie fut éclatante, sans la moindre tache. ». Il n’hésite pas à écrire que « Pour une fois, les fusils Sharp et les revolvers ont servi à une juste cause. » et, s’il témoigne de son caractère pacifique, n’exclut pas pour autant devoir se résoudre à la violence si la situation l’exige : « Je ne veux pas tuer ni être tué, mais je puis imaginer les circonstances dans lesquelles les deux seront inévitables pour moi. »

Quant à Mandela, il proclame dès 1954 : « que le temps de la résistance passive était terminé, que la non-violence était une stratégie vaine et qu’elle ne renverserait jamais une minorité blanche prête à maintenir son pouvoir à n’importe quel prix […], que la violence était la seule arme qui détruirait l’Apartheid et que nous devions être prêts, dans un avenir proche, à l’employer »,  puis prend la tête en 1961 de Umkhonto we Sizwe (lance de la nation), la branche armée de l’ANC, responsable d’attaques à la bombe.

Gandhi lui aussi rejoint Thoreau, Mandela ou encore Reclus au rang des pacifistes qui pourtant refusent d’exclure la violence. S’il devance Ellul en défendant l’idée que les fins sont dans les moyens (“As the means, so the end”), il montre dans un passage célèbre que si la non-violence doit être le principe d’action premier, elle ne saurait être érigée en dogme absolu, et la souris est fondée à se défendre face au chat : « J’aimerais mieux que l’Inde défendît son honneur par la force des armes plutôt que de la voir assister lâchement et sans se défendre à sa propre défaite… Mais je n’en crois pas moins que la non-violence est infiniment supérieure à la violence et que la clémence est autrement plus noble que le châtiment. […] L’idée ne nous viendrait pas que la souris est clémente parce qu’elle se laisse dévorer par le chat ».

Surtout, au-delà de ce qu’ont pu faire ou dire ces figures présentées comme apôtres de la non-violence, les mouvements dans lesquels ils se sont inscrits n’étaient ni purement non-violents, ni purement violents, ils ont utilisé une combinaison de moyens adaptés à une situation mouvante, et adaptés à la sensibilité propre de chacune de leurs composantes. L’Inde aurait-elle été libérée de l’empire britannique sans les assassinats et les attaques à la bombe menées par des révolutionnaires comme Chandrasekhar Azad ou Bhagat Singh ? La lutte contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis doit-elle moins aux actions des Black Panthers qu’aux prêches de Martin Luther King ? L’Afrique du sud aurait-elle été libérée de l’Apartheid sans les attaques à la bombe et les sabotages menés par la branche militaire de l’ANC ? Et inversement…

Moyens, fins et efficacité

La vérité à laquelle il faut rigoureusement, durement se tenir, c’est le contraire du lieu commun : les Moyens cor­rompent les Fins. C’est ce qu’exprime rigoureusement le slogan des socialistes polonais en 1961, admirables de luci­dité : « Oui, nous sommes pour le socialisme, mais contre toutes les voies qui y mènent. » C’est la plus profonde sagesse et la plus exacte vérité. Il n’y a pas de violence qui libère : il n’y a que des violences qui asservissent.

Jacques Ellul,  Exégèse des nouveaux lieux communs, 1966.

L’argument le plus fort des partisans de la non-violence, c’est la corruption des fins par les moyens, le fait que l’on ne peut construire un monde juste et libre en combattant l’injustice ou le despotisme par la violence. Cet argument des fins inévitablement souillées par les moyens peut s’entendre en considération des précédents historiques. Il est un fait que la plupart des révolutions ont été trahies et confisquées, parfois par le groupe social qui détenait le monopole de la violence révolutionnaire. Mais l’ont-elles été à cause du seul usage de la violence comme le veut cet argument ? Prenons le point de vue opposé et regardons les quelques rares tentatives d’avènement d’une démocratie directe plus ou moins durable. La Commune de Paris, les Soviets russes, la Catalogne de 1936, le Chiapas ou le Rojava sont bien loin d’avoir résultés de mouvements emprunts de non-violence, et démontrent par l’absurde que la causalité entre moyens et fins n’est pas aussi évidente que le prétendent Ellul et al.

Il n’est pas indifférent que cet argument ait été porté par Ellul, Luther-King ou Gandhi. Car derrière cette préoccupation pour les fins, c’est avant tout un discours religieux qui s’exprime. C’est la déclinaison de la morale du « tends l’autre joue », cette morale universelle de la soumission justifiée par l’existence d’un paradis futur : souffrons dans cette vallée de larmes, en nous plaignant chaque jour du sort qui nous est fait, puisque nous nous interdisons d’user du seul moyen qui pourrait secouer le joug qui pèse sur nous, en attendant les jardins célestes.

Il est assez clair que si l’oligarchie dominante a utilisé et continue d’utiliser tous les moyens de sa propagande afin d’inculquer à chaque citoyen l’idéologie dogmatique de la non-violence (qu’elle ne s’applique évidemment pas à elle-même, puisque l’Etat qu’elle possède détient le fameux monopole de la violence légitime théorisé par Max Weber), c’est d’abord parce que le fétichisme de la non-violence lui assure qu’aucun mouvement social ne pourra renverser sa souveraineté sur les nations. On ne renverse pas une classe dont le pouvoir est en partie fondé sur le contrôle de la violence policière, militaire et judiciaire par des pétitions, des boycotts, des sit-in, des actions spectaculaires, et autres happenings. Si le mouvement des gilets jaunes a bien démontré une chose, c’est que si Emmanuel Macron a été contraint pour la première fois depuis des décennies à lâcher du lest face à la rue, et s’il a cru devoir s’enfermer dans le bunker de l’Elysée, avec un régiment de gardes républicains dans la cour du Palais et un hélicoptère prêt à l’évacuer, c’est bien parce que la seule chose qui puisse faire bouger l’oligarchie est la peur de l’insurrection populaire (et pas la peur de l’insurrection de cellules affinitaires revendiquée par la mouvance du Comité Invisible).

Personne au monde, personne dans l’Histoire n’a jamais obtenu la liberté en faisant appel au sens moral des oppresseurs

Assata Shakur, membre du Black Panther Party

Comme l’a montré l’historienne Mathilde Larrère, les conquêtes sociales ont toutes été conditionnées non pas à l’exercice réel de la violence, mais à la possibilité de la violence. C’est la peur inspirée aux bourgeois par la classe ouvrière ou plus tard par le Parti Communiste auréolé de sa participation à la Résistance contre l’occupation nazie qui est le moteur véritable des avancées sociales. Le renoncement absolu à toute violence fait disparaître cette peur, et condamne tout mouvement populaire à la défaite. Le dogmatisme non-violent est donc un principe d’impuissance.

Fétichisme de l’émeute

Mais de l’autre côté, on constate dans certaines franges marginales le culte religieux de la violence, de l’émeute, de l’affrontement avec les forces répressives, dans une sorte de compétition où le niveau de violence témoignerait du degré de radicalité des individus. D’où une forme de fascination et de légitimation de toute action violente nonobstant ses fins, qui éclate dans l’admiration des émeutes nihilistes de 2005 dans les banlieues françaises.

Pour les partisans de la démocratie directe, l’insurrectionnalisme pose problème, car s’il se réfère souvent à l’idéal de la commune, il sécrète plutôt la forme de la cellule affinitaire, du clan, de la bande.

Il est à cet égard curieux, lorsque l’on dénonce « l’atomisation de la société » comme le font à raison les membres du Comité Invisible, de promouvoir un mode d’organisation qui la renforce, en substituant aux pseudo-individus uniformes de la civilisation industrielle la bande close, entre-soi ou avant-garde sectaire en compétition avec ses concurrentes.

Sur le plan de l’efficacité, à quoi peut bien mener le fétichisme de l’émeute sinon à une légitimation des tendances répressives de l’Etat, à l’approfondissement de la société de surveillance, et à l’exclusion de toutes les personnes qui, par caractère, refusent la violence ? L’exercice de la violence pure, dans l’état actuel des esprits formatés par des décennies de propagande non-violente, assure à l’oligarchie l’adhésion par défaut de tous les partisans de l’ordre, et peut même entraîner une aspiration à une reprise en main autoritaire. On en a vu quelques symptômes lors du mouvement des gilets jaunes, dans les appels de certains à la nomination à la tête du gouvernement du général De Villiers, auteur d’un ouvrage dont le titre est tout un programme : Qu’est-ce qu’être un chef ?

Surtout, la violence pure, c’est le principal domaine d’expertise de l’Etat. S’y réduire, c’est restreindre les forces émancipatrices aux quelques individus acceptant d’assumer l’affrontement avec les forces de « maintien de l’ordre » (compris les services de renseignement et les autorités judiciaires). Il est assez clair qu’au vu des moyens aujourd’hui à la disposition de ces dernières, considérablement dopés depuis quelques années au prétexte de la lutte contre le terrorisme islamique, la mince avant-garde violente n’a rigoureusement aucune chance d’espérer l’emporter. Le fétichisme de l’émeute est donc, lui aussi, un principe d’impuissance.

Refuser le dogmatisme : pour une adaptation stratégique à la situation

La question de la violence ne saurait donc être traitée sur un registre moral, philosophique ou théologique : elle est ici stratégique et politique, c’est-à-dire pragmatique. Comme il existe une idéologie de la passivité et de la soumission, du « vivre-ensemble » vendus depuis des années par le « Parti de la Paix » et qui sécrète la guerre, existe son complément organique : l’idéologie de la violence, qui la voudrait salvatrice et purificatrice, mais qui ne débouche que sur le renforcement de l’appareil répressif d’État, la militarisation du mouvement et l’appel à l’autorité.

Lieux Communs, Gilets jaunes : la violence et l’impasse, janvier 2019

La question de la violence est une fausse question. La vraie question, c’est celle du terrorisme. La situation détermine s’il faut ou non assumer la violence — c’est tout. […] La violence ne se décide jamais par avance. C’est un élément de la vie. […] Quiconque jure, alors que l’on détruit la planète, qu’il ne sera jamais violent ne fonctionne pas correctement. Il ne faut rien jurer, ni de la violence, ni de la non-violence. Il faut assumer la tâche qui se présente à nous.

Miguel Benasayag, Ballast n°5, Automne 2016.

Alors faut-il, comme l’âne de Buridan, se tenir à égale distance de la violence et de la non-violence, et donc rester passivement à l’écart de l’Histoire ? Il nous semble plutôt qu’il convient, avant tout, de faire le deuil de la pureté, de se rendre compte que tous les beaux principes préconçus de papier ou de discours ne tiennent jamais face au réel.

Si l’on accepte comme but de guerre le renversement de la civilisation industrielle et des institutions qui la défendent, si l’on considère que toutes les structures démesurées qui administrent chaque repli du monde et de nos vies ne produisent pas de l’ordre mais nous mènent au chaos, notamment écologique, si l’on reconnaît que le préalable nécessaire pour échapper à ce chaos est la reconquête de notre souveraineté confisquée par ces structures et institutions, alors il faut adopter face à l’urgence le mode de lutte le plus efficace qui soit : la guérilla. La guérilla n’est pas une technique de combat. C’est un art de s’adapter à la situation présente, d’ajuster dynamiquement ses moyens d’action en fonction de son environnement local, des acteurs, et des circonstances mouvantes. C’est surtout l’art d’être insaisissable et imprévisible. Les méthodes de désobéissance civile, les actions de sabotage ou d’émeute, la production et la diffusion d’idées et d’enquêtes ne s’excluent pas. Elles peuvent se succéder selon la situation, voire cohabiter ou se juxtaposer.   

 La violence des gilets jaunes

L’argument de la violence est usé jusqu’à la nausée par le gouvernement (et la lie éditocratique) qui n’a guère plus d’autre ficelle à utiliser pour discréditer ses opposants, le faux débat et les miettes jetées d’en haut ne convainquant que sa mince base de 15 à 20% du corps électoral. Cet argument est utilisé de deux manières, aussi inefficaces l’une que l’autre. La première, c’est de dépeindre les gilets jaunes en dangereux « putschistes » sanguinaires etc, pour faire basculer l’opinion du « marais », cette majorité indifférente qui, ne s’étant pas encore rendu compte que son précieux mode de vie est condamné, tient au statu quo. La seconde, c’est de faire une distinction nette, par-delà la grande porosité visible sur le terrain, entre « gentils » gilets jaunes pacifistes et dangereux « casseurs » barbares, dans l’espoir de scinder le mouvement.

Mais en y regardant de plus près, et pour qui à un minimum de recul historique, cette violence des « casseurs » semble bien insignifiante en comparaison des mouvements sociaux jusqu’à mai 1968. Si cette violence peut apparaître si insupportable à certains, cela tient sans doute au fort contraste de ces scènes d’émeute avec la pacification et le caractère lisse des centres-villes modernes muséifiés et livrés au consumérisme. Voir en flammes les symboles du capitalisme et du luxe de pacotille n’est pas supportable pour les ouailles de la religion du « travaille, consomme, et ferme ta gueule ». Parce que derrière l’attaque des banques, des agences immobilières, de la terrasse du Fouquet’s, ou des boutiques pour riches touristes étrangers des Champs Elysées, c’est le mode de vie hétéronome du bétail humain dressé par ses maîtres qui est critiqué, et les moutons se liguent toujours à leurs bergers lorsque certains témoignent en actes que le chien peut échapper à son maître et redevenir loup.

N’en reste pas moins qu’après quatre  mois d’effervescence citoyenne, l’impasse actuelle semble inviter à reconsidérer la pertinence de l’usage de la violence par certains gilets jaunes. La guerre de mouvement des premières semaines s’est muée en guerre de position, centrée sur les émeutes ritualisées du samedi, qui du reste ont perdues l’essentiel de leur force offensive, exception faite de l’acte XVIII parisien. Il nous semble assez douteux que la poursuite de la violence, ou que l’usage d’un plus haut niveau de violence, soit la solution pour surmonter cette impasse. Mais les tentatives de revenir aux méthodes premières du mouvement, blocages de péages, de centres logistiques, de zones commerciales ou de ronds-points sont systématiquement tuées dans l’œuf par l’action des forces répressives : le confinement du mouvement aux actes urbains est aussi une stratégie policière.

Pourtant, nous considérons que dans les premières semaines du mouvement, la violence des manifestants a eu un effet fertile, au-delà des quelques reculs du gouvernement. Cette violence spontanée et improvisée (la plupart des groupuscules violents organisés n’avaient pas encore rejoints les cortèges, restant dans un prudent attentisme pour ne pas se mêler à un mouvement dont la conformité à leur idéal de pureté idéologique leur semblait douteuse) a eu ce mérite de désacraliser les institutions oligarchiques, même s’il faut dire que les derniers titulaires de ces institutions vermoulues avaient bien préparés le terrain en transformant la pompe républicaine en carnaval d’indignité permanent, le summum étant atteint avec le choix d’un animateur de colonie de vacances gigolo pour occuper Beauvau, et d’un Narcisse incapable de réprimer son arrogance et son mépris à l’Elysée. Alors que tout le travail de fourmi de la propagande est de faire paraître le système technocratique, le capitalisme, la « démocratie » représentative etc. comme des lois naturelles intangibles, les actes spectaculaires de violence ont montré que ces institutions étaient à la portée du peuple. La porte fracassée du ministère, le geste de révolte de Christophe Dettinger, la panique à l’Elysée ou l’attaque de la caserne de gendarmerie de Dijon, ramènent sur terre et parmi les simples citoyens un pouvoir surplombant. Depuis lors, les images d’un Président de la République faisant son one man show, au centre d’une masse de citoyens assis, semblent anachroniques. Jupiter ne se rend-il pas compte qu’il a été déchu de l’Olympe ?

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