Rupture de linéarité

Le système s’effondre tout autour de nous précisément au moment où de nombreuses personnes ont perdu la capacité à imaginer qu’autre chose puisse exister.

David Graeber

Voilà cinq mois que le coronavirus s’est répandu à travers le monde, à la faveur du tourisme de masse, de l’économie globalisée et des fêtes traditionnelles (on pense au nouvel an chinois). En France, nous commençons seulement à entrer dans le dur de la vague, la population prenant enfin la mesure du pouvoir explosif des exponentielles. En quelques jours, les Français sont passés du déni (la fameuse « grippette » dont tous les bravaches se moquaient, qu’ils siègent à l’Académie de Médecine et à la table de BFM ou à celles du Café du Commerce) à la panique (le cours du rouleau de papier toilette et de la bonbonne d’eau minérale ayant dépassé celui du lingot d’or). Ce déni s’est prolongé jusqu’à la dernière extrémité, nonobstant les scènes apocalyptiques vues d’abord en Chine puis en Italie. Les déclarations péremptoires se succédaient sur les plateaux télé et autour des machines à café, affirmant ainsi que les chinois ne prenaient des mesures drastiques que parce qu’il s’agit d’une dictature, chose impossible dans nos paradis libéraux (comme s’ils étaient connus pour saboter intentionnellement leur économie), que cela ne pouvait arriver que chez eux parce qu’ils mangent n’importe quoi, ou encore que notre pays était à l’abris d’un drame à l’italienne par la grâce de son fabuleux système de santé qui – pour beaucoup de naïfs s’étant de toute évidence exilés sur Mars pendant toute cette année de grève des hôpitaux – était à la pandémie ce que le Rhin était censé être au nuage de Tchernobyl.

Patatras.

Alors que nous n’en sommes probablement qu’à l’exposition du drame, nos hôpitaux sont déjà en voie d’effondrement malgré le dévouement héroïque de leur personnel, nous allons excéder de très loin le bilan funèbre établi par la Chine alors que notre population est 20 fois moindre, et chacun se terre aujourd’hui dans son antre en serrant les fesses pour que la mort frappe seulement dans les EHPAD.

Le déni s’est évanoui en un discours, celui de Pinocron-Macrochet annonçant le confinement général, assorti du délai nécessaire pour que la bourgeoisie parisienne puisse partir en exode sur l’île de Ré ou celle de Noirmoutier, en vivant comme à son habitude aux dépens des locaux.

En vérité ce déni tenace n’a rien de surprenant, c’est le même qui s’exprime dans la plupart des commentaires face à l’idée d’effondrement ou de décroissance. Il lui faut la brutalité du choc et de ses conséquences pour se fissurer, tant sont épaisses les croyances religieuses dont chacun a été pénétré après un siècle de massification des esprits, d’uniformisation des modes de vie et des idées, d’abrutissement des individus. Difficile pour le producteur-consommateur unidimensionnel d’admettre que l’Histoire ne soit pas achevée, que le tragique puisse faire son retour, et que nous ne soyons pas condamnés jusqu’à la nuit des temps à vivre dans les délices de la société de consommation et de la « démocratie » libérale, papillonnant autour de la Terre pour cocher les cases des destinations à « faire ».

L’anesthésie générale des derniers hommes, par la consommation, le divertissement, les addictions, l’accumulation de toutes choses, la fuite sans fin, n’avait pour but que de les maintenir dans la croyance d’une histoire linéaire, cette linéarité étant bien sûr synonyme d’un surcroît permanent de bien-être et de confort matériel, seule façon de maintenir la masse dans l’obéissance.

Des évènements tels que l’effondrement climatique, l’extinction massive de la vie sur terre, et aujourd’hui une pandémie meurtrière, sont en totale dissonance avec cet évangile linéaire. Parce que ce sont des épisodes non-linéaires, des ruptures de la normalité, dont naissent potentiellement des mondes radicalement nouveaux, ou qui bouclent des cycles, tel l’incendie venant clore et réouvrir le cycle de succession biologique qui mène de la friche à la forêt. Ils ne sont donc pas pensables par les êtres conquis par l’unidimensionnalité, leur imposant un déni protecteur tant que la réalité ne devienne si écrasante que la digue se brise.

Pour nous qui jugeons que la normalité présente est un enfer carcéral, il peut être tentant d’accueillir ces ruptures, sans méconnaître le drame qui les accompagne, comme de bonnes nouvelles. C’est la fête des survivalistes qui ont passé leur vie à s’y préparer, des collapsologues qui planifient modèles mathématiques à l’appui la date de l’effondrement de la civilisation « thermo-industrielle », et des révolutionnaires qui voient déjà poindre la fin du capitalisme et de la mondialisation. En l’occurrence, l’évènement coronavirus a laissé tous ces groupes aussi interdits que le reste de la population, le doute remplaçant le déni. Quand on guette depuis des années la moindre fissure synonyme de fin d’une insupportable normalité, et qu’on a été déçu à maintes reprises, on préfère redoubler de prudence plutôt que de s’enflammer une fois de plus pour rien.

Mais une fois que l’évidence s’impose, une différence de taille se créé entre la masse et cette marge. La première se décide à faire le dos rond, en se disant qu’au bout de quelques dures semaines on pourra reprendre comme avant le chemin de la normalité, que tout cela ne sera qu’un désagréable accident de parcours. La marge elle se dit que l’évènement est si colossal que le statu quo ante pourrait bien ne jamais revenir, et ce serait tant mieux si le nouvel état stationnaire ne risquait pas d’être pire que l’antérieur.

Pour ce qu’on entrevoit aujourd’hui à travers d’épaisses brumes, il faut en effet redouter qu’en place de l’effondrement général plus ou moins espéré nous ayons un approfondissement inédit de la société de contrainte, une régression brutale de ce qui nous reste de liberté, et que toutes les « innovations » testées sous prétexte de gestion de crise passent dans l’ordre général, destin de toutes les mesures d’état d’urgence comme nous en avons fait la détestable expérience suite aux attentats de Paris. Les parasites opportunistes jupitériens peuvent déclarer la main sur le cœur que plus rien ne sera jamais comme avant car c’est vrai : ce sera vraisemblablement pire qu’avant. Sauf à ce que les confinés profitent de tout ce temps volé au travail et à la consommation pour étudier pourquoi certains pays affrontent la pandémie sans grande difficulté quand d’autres subissent des hécatombes et assignent à résidence leur population entière, et tirent de ces songes une fureur légitime devant de si grands crimes. Il est certes permis de rêver d’un peuple qui recouvrirait à la faveur du choc sa dignité, et profiterait de la liberté du foyer pour affûter son esprit et réfléchir à ce qui nous a mené au drame, plutôt que de lézarder des heures durant devant Netflix ou Youtube.

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