Atterrir en urgence : l’impérieuse nécessité de l’autonomie

Contrairement à ce qu’assènent les dogmes de la théorie culturelle, la marque d’une civilisation avancée n’est pas l’amour ou la paix, mais le discernement de la vérité, laquelle peut être à la fois belle comme laide, de même qu’elle peut être bonne ou épouvantable.

Léopold Kohr

Il fut un temps, nous dit Aristote, où l’Homme se caractérisait comme zoon politikon, animal politique. Définition aujourd’hui passablement saugrenue, à l’heure où le citoyen sous-traite la charge de sa liberté et de sa souveraineté à une clique prétendument experte – au moins, experte en courtisanerie et en arrivisme – et où l’animal a perdu tout instinct de survie et toute capacité à subvenir par lui-même à ses besoins élémentaires, s’en remettant à son golem, la méga-machine industrielle mondialisée, pour boire, se nourrir, se vêtir, se chauffer, s’abriter, se soigner, se divertir etc. Depuis 70 ans, engrangeant les « dividendes de la paix » et profitant d’un progrès technique exponentiel qui lui procurait un gain de confort si extravagant qu’il en occultait toutes les « externalités négatives », l’Histoire a pu lui faire l’effet d’une mer d’huile définitivement placée sous la coupe de sa puissance. L’anesthésie fut totale, et jamais l’homme occidental ne s’était laissé aller à une telle dégradation de ses savoir-faire, culminant dans le prototype de l’urbain connecté parfaitement impotent, obligé d’appeler à la rescousse un artisan pour accrocher un cadre au mur de son salon ou changer le joint de ses toilettes, et qui a besoin d’une « armoire connectée » remplie de capsules type Nespresso pour faire pousser quelques malheureux légumes dans son appartement spartiate.

De toute évidence, cette période historique littéralement extraordinaire s’achève, dans le fracas d’une pandémie meurtrière briseuse de normalité repue. S’il faut en trouver un, c’est peut-être le côté positif des évènements brutaux comme les pandémies : alors que le changement climatique, l’extinction des espèces, la pollution généralisée, la réduction des libertés et l’expansion de la contrainte sont des processus de dégradation lents, progressifs, auxquels on s’habitue sans s’en rendre compte comme dans la fameuse histoire de la grenouille, une pandémie est un choc fulgurant, une gifle assénée avec force. Mieux : ce choc permet une mise en lumière crue de toutes les autres dégradations lentes dont on se rend compte qu’elles sont interconnectées, et l’ampleur du désastre en cours saute aux yeux des aveugles volontaires, du moins de ceux qui ne se précipitent pas derrière leur écran pour vite oublier dans les vapeurs éthyliques d’un « apéro Skype ».

Il ne s’agit pas ici de tirer gloire de la tragédie, de se draper dans la morgue de Cassandre, façon « je vous l’avais bien dit » – même si, effectivement, on vous l’avait bien dit. Cassandre aussi espère que la tragédie ne sera qu’un douloureux coup de semonce, une invitation au réveil, plutôt que le coup d’envoi d’une dégringolade ininterrompue.

Soyons clairs : il s’agit d’atterrir en urgence, sous peine de mort.

La vie artificielle du salarié-consommateur en apesanteur doit cesser immédiatement. Il s’agit de se retrousser les manches, de se désintoxiquer de la drogue du confort et le remplacer par l’effort, de dépenser des fleuves de sueur à réapprendre dans la douleur les savoir-faire vitaux perdus, de quitter les mouroirs urbains, et de se préparer à savoir survivre sans les flux mondialisés dont tout le monde sait aujourd’hui qu’ils peuvent s’interrompre du jour au lendemain. Continuer de compter sur les réseaux (eau courante, électricité, gaz, carburants, nourriture industrielle) est un acte de foi suicidaire.

De toutes les urgences, quitter les mouroirs urbains (ou périurbains) nous semble l’étape la plus urgente. Viendra peut-être le jour où sera rétablie la juste valeur des choses, et où la cote de la ferme campagnarde entourée de son potager et de son pré-verger vaudra bien davantage que l’appartement haussmannien. Beaucoup se sont gargarisés sur les hordes de parisiens désertant les beaux quartiers pour se réfugier en parasites sur les côtes, histoire non pas de se lancer en catastrophe dans l’élevage de volatiles et la culture de topinambours, mais de profiter d’un confinement plus plaisant. Ce réflexe pavlovien ancestral est sans doute la dernière réminiscence de l’instinct de survie de l’animal politique. Evidemment, les chances de survie sont sensiblement supérieures entouré de quelques arpents de bonne terre, d’une collection d’arbres fruitiers, d’un petit élevage, d’un bon puits, d’un solide stock de bois, de voisins rompus à l’entraide et à l’échange de compétences, et avec un calibre 12 dans le placard, que dans son microscopique appartement ou son pavillon de banlieue, au milieu d’un désert minéral ou d’une pelouse synthétique, et de voisins égotiques. A tous ceux qui s’imaginent pouvoir continuer à profiter de l’indolent confort urbain et s’enfuir à la campagne à la prochaine crise sérieuse en comptant sur le bon accueil des autochtones, la fraîche façon dont ont été accueilli les sans-gênes parisiens il y a quelques jours devrait refroidir leurs espoirs et les inciter à atterrir en douceur pendant qu’il en est encore temps, avant que l’on ne tire sur les parachutistes comme sur les palombes…

En d’autres occasions, nous avons écrit que la reconquête de l’autonomie matérielle était la condition impérieuse de la reconquête des libertés politiques. Dit crument : nul ne peut mordre sérieusement la main qui le nourrit. On peut singer l’insurrection comme l’ont fait les gilets jaunes, au bout du compte chacun sait exactement quelle ligne il ne faut pas dépasser, et on retourne en ses pénates, ou on en reste à un théâtre impuissant. De la même manière que les complotistes de tout poil, voyant dans la pandémie un plan du « nouvel ordre mondial » ou des « illuminatis » pour se débarrasser des surnuméraires, se sont sagement rangés aux ordres de confinement intimés par les experts médicaux. De la même manière encore que les « citoyens du monde », tenants de l’effacement des frontières, se sont très vite retranchés sous l’ombrelle des états-nations en exigeant un rapatriement rapide…

Mais aujourd’hui, nous n’en sommes plus à jouer. Il ne s’agit même plus de liberté, mais de survie. Quand la mort rôde, qu’elle soit la conséquence de la pandémie, de la crise financière, de l’imposition imminente d’une surveillance orwellienne à la faveur du déconfinement, ou de toutes les autres catastrophes qui se rappelleront bientôt à nous (pénuries d’eau, canicules à 50°, destruction des récoltes par des hordes d’insectes comme en Afrique en ce moment etc), il s’agit de se préparer à revivre en situation d’inconfort, de manière résiliente, c’est-à-dire sans se reposer sur des réseaux infiniment fragiles. Il s’agit de reprendre la maîtrise de nos existences, plutôt que d’en déléguer la conduite au Moloch industriel qui n’a que faire de la survie de tel ou tel de ses enfants. On voit bien ces jours-ci qu’en pareil contexte la priorité de l’Etat n’est pas d’assurer la survie du peuple, mais la sienne, en appesantissant son bras.

Beaucoup se diront que nous sommes par trop alarmistes, que les leçons de l’épidémie seront tirées, que l’on relocalisera la production, que l’on rebâtira l’hôpital sur ses ruines, que la prochaine fois nous aurons un imposant stock de masques etc.

Peut-être.

A regarder dans le rétroviseur, il est bien plus probable que, si la crise ne nous terrasse pas, les accapareurs d’en haut ne remiseront pas leur religion mortifère mais retourneront bien vite au business as usual. On nous expliquera comme d’habitude que la crise n’est pas la conséquence de la religion capitaliste néo-libérale, mais d’une insuffisance de capitalisme néo-libéral. On nous vendra le nécessaire approfondissement de la surveillance générale, chacun étant désormais non seulement un terroriste potentiel, mais un contaminant potentiel. Bref, on fera tout ce qui convient pour que la prochaine crise soit encore pire, et on fera passer la pilule avec des abonnements Netflix gratuits : une bonne dose de soma. Plutôt que de compter sur un amendement des oligarques, il nous semble infiniment plus sage d’abord de nous préparer à survivre au prochain choc, nous extrayant par le même mouvement de notre dépendance à leur égard, avant de leur ôter définitivement les clés de la maison commune.  

This is not a drill.

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