Au bonheur d’être confiné – contre Agamben et la génération inoxydable

Sur la critique du confinement et le cas Agamben (et consorts)

Il est de bon ton, pour les boutiquiers dont le fond de commerce est de toujours tout critiquer par principe, de dénoncer le confinement, cette épouvantable violence faite à la sacro-sainte liberté de déplacement, à cette liberté de papillonner sans cesse et sans but, à voir, faire, et penser les mêmes choses en tout lieu, à répandre partout le même mode de vie morbide, à toujours avoir cette désagréable impression de déjà vu que compense mal l’indispensable vantardise sociale qui consiste à étaler ses déplacements pour montrer à autrui que l’on a une vie bien remplie, alors que ce n’est justement que du remplissage, pour maquiller le néant.

La liberté de déplacement, ce cache-misère.

 Cela peut s’entendre de la part des partisans de la déconstruction, qui finalement ne sont que des défenseurs du moi-je, cette valeur cardinale de notre monde que l’on dit individualiste alors qu’il n’est qu’égoïste – dire d’une masse profondément uniforme, en dépit de ses prétentions, qu’elle est individualiste nous semblera toujours stupéfiant ! C’est en revanche beaucoup plus curieux de la part de courants qui nous sont un peu plus proches.

Pour prendre un exemple, voici Giorgio Agamben. Le philosophe chéri des insurrectionnalistes défend cette idée devenue mainsteam de l’insupportable atteinte à notre liberté que cause le confinement (https://lundi.am/Une-question). Et pour cela, il ne cesse de marteler cette sentence pour le moins sidérante de la part d’un esprit brillant : « Comment avons-nous pu accepter, seulement au nom d’un risque qu’il n’était pas possible de préciser ». L’arithmétique la plus élémentaire devrait pourtant permettre au philosophe de préciser suffisamment le risque qui a conduit à une décision dont la plupart des citoyens ont admis la nécessité, faute de mieux, malgré le fait qu’ils soient tout autant sinon plus qu’Agamben adorateurs du moi-je.

Car nous savons qu’au 11 mai, date assignée au début de l’assouplissement du confinement, la France comptera 25 à 30 000 décès (officiels) pour 5 à 6% de personnes ayant été contaminées. Ce qui signifie par extension que, pour atteindre la fameuse « immunité de groupe » permise par un taux de contamination de 70%, il faudrait accepter la mort de 300 000 citoyens, chiffre que l’on peut sans trop craindre l’approximation doubler vu que le système hospitalier serait strictement incapable d’accueillir les 4 ou 5 millions de cas graves qui en constitueraient le corolaire. C’est assez précisément le chiffre qui était donné au début de l’épidémie pour justifier le confinement. Il apparaît donc que le risque était assez bien cerné. Et puisque Agamben évoque les guerres mondiales, rappelons que ce serait pour notre pays une hécatombe de l’ordre de grandeur de celle de la seconde guerre mondiale. Est-ce que monsieur Agamben et tous ses semblables, qui estiment que l’acceptation du confinement est le signe d’une « abdication des principes éthiques et politiques qui nous sont propres » – ce qui fait certes moins vulgaire que tous ceux qui demandent le déconfinement immédiat pour sauver les profits – pensent qu’il serait éthique de tolérer un demi-million de morts pour poursuivre l’existence dégueulasse que le producteur-consommateur végétatif menait avant son assignation à domicile ? Pensent-ils également que la société pourrait supporter d’être amputée d’un demi-million de ses membres sans des conséquences politiques qui n’iraient certainement pas dans le sens que nous autres critiques de ce monde espérons ? Quant à nous, nous ne désespérons pas que le critique de chaire ne se transforme un jour en critique de chair…

Il est permis de pontifier sans relâche, comme le font trop de philosophes aujourd’hui, d’Agamben à Redeker, sur le fait que cette acceptation du confinement ne serait qu’un symptôme du refus par nos sociétés de la mort. C’est sans doute vrai, en témoignent suffisamment les délires transhumanistes, même si la volonté de vaincre ou repousser la mort est bien loin d’être l’apanage de la civilisation industrielle moderne.

Mais avec un peu d’optimisme, on pourrait aussi bien émettre l’hypothèse que l’acceptation du confinement serait le signe du soin que, malgré notre dressage et la misère de la relégation en EHPAD que nous imposons aux anciens, nous avons encore pour nos parents et grands-parents – dont on sait qu’en raison de leur âge ils ne seraient pas soignés s’ils venaient à être frappés. Puisque le confinement était, reste, et sera pour longtemps encore notre seule option stratégique pour éviter de les perdre, en l’absence coupable des moyens matériels nécessaires (tests, masques, personnel et équipements hospitaliers), et sauf à accepter l’enfer de surveillance sanitaire à l’asiatique (dont le fameux « modèle coréen ») avec bracelets électroniques pour s’assurer que les contaminés restent docilement à domicile. Le confinement ne serait pas une « abdication », il ne serait pas une « servitude volontaire » de plus, il serait l’honneur de ceux qui ne méprisent pas la vie des anciens et refusent de les condamner à mort, de ceux qui ont encore un peu d’humanité et prisent davantage la vie humaine que l’économie et les « libertés » égoïstes.

Il avait pourtant été bien documenté, par exemple par Edgar Morin revenant sur son expérience d’apparatchik stalinien, qu’au nom des Principes et de la Théorie, certains étaient capables d’éteindre en eux toute humanité, et on aurait pu espérer un peu de retenue des « clercs chiroptères ». Quelle misère, par les temps tragiques que nous vivons, de ne pas être capable d’en rabattre sur le confort le temps de sauver des centaines de milliers de personnes, qui ne sont pas des principes éthérés mais des proches que nous aimons.

Ajoutons que ces critiques font tous partie de la même génération, la « génération inoxydable » décrite par Michel Cicurel, une génération biberonnée au narcissisme du « sans contrainte » et du « sans limite » ainsi qu’au mythe de la jeunesse éternelle, qui aura joui jusqu’à la lie d’une période historique que nul n’avait connu auparavant ni ne connaîtra plus jamais, avec les conséquences que l’on sait. Et que leur importe si le « sans contrainte » qu’ils exigent pour eux-mêmes a pour corollaire la mort des autres et le désastre pour les générations à venir ? Voire : il semble bien que le coronavirus soit le premier ennemi déclaré de cette génération qui s’estime invincible (Bruckner et Agamben, encore, qui montaient au créneau pour refuser la « stigmatisation » ou la « discrimination » des plus de 65 ans, comme si la réalité et la mort avaient à faire de ces beaux concepts gauchistes – on attend du reste les procès en discrimination contre cet odieux virus âgiste).

Faux procès

Mais accepter le confinement comme une nécessité sans alternative ne nous empêchera pas de critiquer à loisir ses modalités, l’absurdité de ces règles qui font que l’on ferme les marchés de plein air alors que l’on peut tripoter les marchandises au supermarché et que l’on est pourchassé par l’hélicoptère de la gendarmerie pour une balade champêtre alors que l’on rouvre des Mc Donald’s. Bref, de critiquer l’aubaine que constitue cette crise pour ceux qui veulent éliminer le petit commerce, le petit paysan, le petit artisan et les remplacer par les multinationales et la grosse industrie, et en profiter en passant pour supprimer l’argent liquide en misant sur le prétexte sanitaire pour masquer l’expansion du contrôle. Cela ne nous empêchera pas davantage de dénoncer la prévisible volonté de l’oligarchie de rendre permanent l’état d’exception et d’en profiter pour pousser les feux de l’autoritarisme, de la société de contrainte, du règne du « sans contact » et du recul des acquis sociaux.

A notre sens, la critique du confinement pour lui-même est un faux procès. Il est même une faute inexcusable quand il s’emporte jusqu’au déni, au relativisme, voire à la négation, périlleux chemin que prend Agamben (encore…) quand il se permet de placer le mot épidémie entre guillemets (https://lundi.am/Contagion-Phase-2). Ce que nous devrions plutôt critiquer, c’est avant toute chose ce que nous critiquons depuis toujours : l’absence de délibération sur les règles nouvelles et transitoires que nous voulons nous donner pour affronter cette épreuve, bref l’absence de démocratie.

Au bonheur d’être confiné

Les critiques du confinement éludent également que cette expérience constitue une chance incroyable, tout du moins pour ceux qui considèrent que s’extraire du salariat et de la consommation est une liberté d’une toute autre ampleur que celle de pouvoir déambuler à sa guise. Certains oublient sans doute vite que tout le monde n’a pas la chance d’être professeur de philosophie, de disposer d’une sinécure sans petit chef et surveillance permanente, et de pouvoir ainsi s’éviter le besoin de noyer dans la consommation une existence pénible et absurde.

En écrivant que le confinement peut-être une chance, il ne s’agit évidemment pas de nier l’accroissement considérable des inégalités qu’il génère, entre les privilégiés en télétravail, les précaires mis au chômage et les derniers de cordée astreints à rester derrière les camions de poubelles, caisses de supermarchés, chariots de ménage, postes de conduite d’autobus ou dans les services hospitaliers et les cabinets en ville. Il ne s’agit pas non plus d’oublier qu’être confiné dans une fermette à la campagne n’a rien de comparable à se retrouver enfermé à six dans un trois pièces. Sans parler de l’explosion des violences familiales induite par la promiscuité prolongée ou de la famine dans laquelle se trouvent déjà plongés les plus démunis.

Mais le confinement c’est aussi l’expérience inédite qui voit la moitié de la population française libérée du salariat et de la consommation pendant deux mois, la moitié de la population française astreinte à vivre la décroissance (subie et non choisie), la moitié de la population française disposant de 100% de « temps de cerveau disponible » pour réfléchir à son mode de vie et se demander si elle souhaite reprendre la rat race ou faire un saut de côté et se libérer définitivement du salariat, de la consommation et de l’abrutissement qui permet de les oublier.

Alors certes ces personnes sont loin d’avoir retrouvées leur autonomie. Il n’en reste pas moins qu’une telle désintoxication du mode de vie dominant, à une échelle aussi considérable, reste une chance historique pour semer quelques graines et voir une vague se lever pour bifurquer de la course à la mort où nous mène la civilisation industrielle. Toutefois, le sevrage fut brutal, bien que partiel. Que se passera-t-il lorsqu’on redonnera sa bouteille à l’alcoolique, sa dose au junky ? Noiera-t-il dans une orgie de consommation et d’heures supplémentaires imposées par son patron (« il va bien falloir rattraper le retard ») le dur souvenir de deux mois de privations, comme les 30 glorieuses ont voulu enterrer le souvenir des pénuries de la guerre ? Ou se dira-t-il que ces deux mois d’assignation à résidence furent paradoxalement sa seule expérience d’un début de vie libre ? Et comment seront accueillies les futures périodes de confinement qu’imposeront vraisemblablement les rebonds de l’épidémie (il faudrait, nous disent les épidémiologistes de l’Imperial College, être confinés deux mois sur trois pendant un ou deux ans pour éviter la saturation des hôpitaux et quelques centaines milliers de morts…) ?

Qu’as-tu fait de ton confinement ?

Il faudrait, pour anticiper sur les réponses à ces questions que nous donnera l’observation anthropologique des réactions au déconfinement, que chacun réponde à cette simple question : qu’as-tu fait de ton confinement ? L’auras-tu mis à profit pour te désintoxiquer du mode de vie hétéronome qu’impose le fait de ne rien produire de ce que l’on consomme ? Auras-tu reconstruit les liens atomisés par les bulles numériques ? Auras-tu occupé ton temps à penser ce qui nous arrive et ce qui vient ? Auras-tu usé ta force à te préparer au grand débranchement ? Auras-tu passé des jours à observer la renaissance spectaculaire de la nature soulagée de la suractivité humaine, et agi pour lui redonner de la place ? Ou bien te seras-tu abruti derrière des écrans, à compter les jours jusqu’à pouvoir de nouveau user le bitume et hanter les rayons des boutiques ?

Penser aux autres vivants

Le plus étrange dans cette critique du confinement, c’est qu’elle fait oublier, même à ceux qui s’en disent les champions, que le confinement est la plus belle chose qui soit arrivée au monde vivant depuis des temps dont nul n’a mémoire. Le refus de toute contrainte est si puissant qu’il semble avoir presque euthanasié toute perspective qui ne soit anthropocentrique. Comme nous avons insisté sur le caractère proprement énorme de la suspension du travail et de la consommation pour la moitié des Français (nous ignorons ce qu’il en est du reste du monde confiné, qui ne dispose pas du même parapluie social), il nous faut reconnaître que jamais de mémoire d’homme la nature n’avait subi un tel relâchement de la pression qui pèse sur elle et la tue. L’élastique a cédé, et il est revenu dans la face des hommes. Plus d’avions dans le ciel, peu de voitures sur les routes, arrêt de la bétonisation, fin de la peste touristique, c’est le grand soulagement. Pour ce que nous observons depuis notre promontoire, cette expérience est immensément encourageante. Si ce qui a disparu ne réapparaîtra pas, ce qui est encore là et qui s’accroche a prouvé une capacité de résilience stupéfiante : comme le remarque Jean-Claude Michéa, “Pourquoi les Grecs appelaient-ils la nature, Phusis ? Phusis, c’est ce qui prolifère, croît, part dans tous les sens.”. Et en effet, dès qu’on la laisse en paix, la nature explose, réinvestit les lieux dont elle avait été chassée, le désert redevient jungle à une vitesse sidérante.

Vive le confinement !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :