Canicule : lumière sur le bourgeois

The american way of life is not negotiable

George H. W. Bush, Sommet de la Terre, Rio de Janeiro, 1992.

Une semaine de désastre climatique, avec « records » de température, vignobles grillés de manière inédite par le chalumeau solaire, puis orages dévastateurs, pendant qu’à l’autre bout du globe deux mètres (!) de grêle s’abattent sur la ville de Guadalajara et que l’Inde meurt littéralement de soif. Une semaine de semonce qui n’aura fait que confirmer l’intuition qui nourrit les angoisses des amoureux de la vie : malgré l’évidence du désastre, malgré la vitesse sidérante à laquelle des évènements dramatiques inédits apparaissent à la surface de notre Terre et à laquelle la vie s’y éteint, nul esprit [1] grand ou petit-bourgeois ne songe à modifier son mode de vie – mode de mort – « non négociable ». La perspective du bourgeois, ce n’est pas de remiser son appétit accumulatoire, de remplacer son gazon et sa haie de lauriers par une forêt comestible, d’abandonner ses prothèses à roues, ses gadgets connectés, son emploi salarié, son pavillon uniforme du nord au sud de la France quel que soit le climat local, ses supermarchés et ses franchises commerciales, ses loisirs et ses pèlerinages au soleil : c’est courir s’équiper d’un climatiseur et acheter une piscine, c’est s’adapter au désastre – si toutefois il est possible de s’adapter à l’imprévisible – et in fine de le renforcer en accentuant sa dépendance aux dispositifs d’assistance technologique qui le maintiendront un peu plus longtemps que d’autres en vie végétative, et qui lui offrent également la meilleure Soma pour fuir l’insupportable réel (photo).

Un peu plus longtemps que d’autres, tout est là. La religion du bourgeois, c’est de s’imaginer que l’argent et la technologie lui fourniront un épais matelas face à l’effondrement écologique, et tant pis si pendant ce temps des millions de personnes meurent de soif, de faim, des suites des conflits liés aux ressources raréfiées, ou encore en tentant de migrer vers des régions provisoirement un peu épargnées par la catastrophe. Tant pis encore si pour assurer son mode de vie il faut que des milliards d’autres hommes, femmes et enfants soient réduits à l’état de forçats dans les champs de cotons ouzbeks, dans les manufactures textiles bangladaises, dans les usines de smartphones chinoises ou vietnamiennes, dans les mines de coltan congolaises, etc. Le bourgeois est libéral, et ce postulat devenu ridicule depuis l’écrasement dans le sang et les fers des Gilets Jaunes lui garantit pourtant sa bonne conscience. Mais comme cette bonne conscience le tiraille parfois, il lui arrive de la conforter en se convainquant que sa position n’est due qu’à son mérite [2]. Et pour parachever l’édifice de bonne conscience, le bourgeois pourra même s’abandonner jusqu’à signer des pétitions en ligne, participer aux carnavals et autres festivals climatiques pour urbains inoffensifs voulant « sauver la planète », voire même prendre l’avion pour contribuer à l’autre bout du globe à un chantier de « sauvetage de la barrière de corail ».

Ce qui est insupportable aux Justes, c’est précisément que le parapluie de l’argent et de la technologie amortira en effet les conséquences de leurs actes à ceux qui sont le plus coupables de la situation présente [3]. Il faudrait cependant être bien présomptueux pour s’imaginer que les tempêtes s’arrêteront aux clôtures des pavillons, que l’électricité continuera à alimenter les climatiseurs quand les centrales nucléaires seront à l’arrêt faute d’eau de refroidissement, que les étals des marchés seront aussi remplis quand les canicules n’atteindront plus 46° mais 50°, et que le remplissage des piscines privatives sera interdit par décision du bureau central de gestion de la pénurie.

Une prospective sans illusion peut mener à penser que le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra plus faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance géreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie : ils ne croient qu’au pouvoir.

[…]

En dépit des apparences, l’écofascisme a l’avenir pour lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité. En effet, les gouvernements seront de plus en plus contraints d’agir pour gérer des ressources et un espace qui se raréfient. Une comptabilité exhaustive enregistrera, avec tous les coûts, les biens autrefois gratuits qu’utilise l’industrie industrielle et touristique. La mer, le paysage et le silence deviendront des produits réglementés et fabriqués, payés comme tels. Et la répartition de ces biens essentiels sera réglée selon les cas par la loi du marché ou le rationnement que tempérera l’inévitable marché noir. La préservation du taux d’oxygène nécessaire à la vie ne pourra être assurée qu’en sacrifiant cet autre fluide vital : la liberté. Mais, comme en temps de guerre, la défense du bien commun, de la terre, vaudra le sacrifice. Déjà l’action des écologistes a commencé à tisser ce filet de règlements assortis d’amendes et de prison qui protégera la nature contre son exploitation incontrôlée. Que faire d’autre ? Ce qui nous attend, comme pendant la dernière guerre totale, c’est probablement un mélange d’organisation technocratique et de retour à l’âge de pierre.

Bernard Charbonneau, Le feu vert, 1980.
[1] Nous écrivons bien esprit. La bourgeoisie n’est plus une position sociale, un niveau de revenu, un capital culturel etc, elle est l’état
d’esprit du boutiquier malade de l’accumulation que le raffinement des méthodes d’élevage humain a permis d’imprégner chez la plupart d’entre nous. De nos jours, le smicard de HLM est tout aussi bourgeois que l’avocat du XVIème. 
[2] Nous pourrions noircir des pages sur cette question du mérite qui  revient si souvent dans la bouche des politicards, des managers, et des  bourgeois pour justifier le fait de gagner énormément d’argent à faire  suer les autres. Il suffit pourtant de considérer le travail d’un  maraîcher ou d’une infirmière en comparaison de celui d’un cadre ou d’un  avocat pour se convaincre que le mérite n’a décidément pas grand-chose à  voir avec les revenus et la position que l’on occupe dans la société. 
[3] Nombre d’écologistes succombent à une tendance millénariste voyant  l’effondrement écologique comme un déluge salvateur qui viendra châtier  les offenseurs de Gaïa. Il est pourtant assez clair que les catastrophes  font toujours davantage souffrir les plus faibles, et que ce ne sont  certainement pas les plus fragiles qui tireront profit de l’effondrement  des structures et du règne subséquent des organisations claniques ou  mafieuses. Confère la Lybie, la Somalie, le Yémen, la Syrie… 
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