Gilets jaunes : la révolution des pantoufles

MN a écrit ces choses. Elles paraissent ridicules au contemporain au rire de canard. A quoi pensent les canards ? A leur avancement dans le dispositif d’élevage.

Sollers, Une vie divine.

Depuis la dernière émeute en date, le 16 mars à Paris, on assiste lors des manifestations hebdomadaires des gilets jaunes à un curieux spectacle. On s’époumone à scander « Ré-vo-lution ! Ré-vo-lution ! » ou « Et la rue elle est à qui ? Elle est à nous ! » tandis qu’à la première apparition d’une paire de voltigeurs de la BAC, nos milliers de révolutionnaires tournent les talons et déguerpissent jusqu’au prochain barrage de police, réduisant les manifestations du samedi à des déambulations labyrinthiques lors desquelles les chiens s’amusent à mener le troupeau inoffensif là où bon lui semble jusqu’au coup de sifflet final. Et quand quelques téméraires s’avancent pacifiquement mais résolument vers l’un de ces barrages pour tenter de le passer par la force du nombre, la masse qui les suit maintient sagement un no-man’s-land de cinquante mètres derrière eux et dégaine ses smartphones dans l’attente gourmande du spectacle du gaz, des jets d’eau, des coups de matraque, des explosions de grenades, et du défilé des blessés, manière de justifier sa lâcheté : « vous avez bien vu qu’il ne fallait pas s’approcher« .

A chaque mouton son berger. A chaque berger ses chiens. On n’a cependant jamais vu berger se faire dévorer, ni chien se faire mordre les jarrets par des moutons. Ce fut la folie de nous autres invisibles fluorescents d’avoir cru que de mouton, l’homme patiemment modelé par la civilisation industrielle pouvait redevenir loup.

Quiconque a déjà observé le comportement d’une poule de batterie remise en liberté le sait bien : il n’a jamais suffit de cinq mois pour faire d’un animal d’élevage, fut-il humain, un être libre. Habitué depuis son plus jeune âge à être servile – par la prostitution du salariat, l’obéissance aux lois oligarchiques, le conformisme au mode de vie standard – son conditionnement demeure à vie : l’animal libéré demeurera craintif, apeuré, apathique, lâche, et plutôt que d’aller piquer les mollets de ses anciens maîtres préférera retourner dans sa cage.

*

Si nous étions employés de l’Élysée, nous conseillerions au Président, pour l’édification de son peuple, de retirer troupes barricades et blindés et de lui ouvrir la porte du Palais un de ces samedis. Gageons qu’arrivé en haut des marches, seul face au despote, le gilet jaune moyen serait bien dépourvu, et retournerait vite en ses pénates. La liberté est un vertige.

Si nous étions membres du Black Bloc, nous rechignerions à prendre autant de risques pour maintenir à distance des cortèges les forces répressives, sans sentir en retour le soutien complice des citoyens pacifiques. Et nous remiserions le K-way noir au vestiaire, abandonnant le troupeau aux conséquences de sa lâcheté.

*

Le mouvement des gilets jaunes est une immense démonstration d’impuissance, en même temps qu’une impasse. Impuissance parce que le mouvement a laissé passer sa chance, en laissant à un pouvoir sonné le temps de reprendre ses esprits et de déployer son implacable technique de Terreur. Impuissance parce qu’il s’est refusé à se donner les moyens de renverser le régime, et qu’avec l’usure il en est devenu incapable aujourd’hui. Impasse parce que malgré cette impuissance, il a contracté une profonde rage contre ceux qui l’oppriment chaque samedi, et cette rage interdit au fleuve de regagner son lit. Impasse parce que l’impuissance est aussi celle du pouvoir réduit à une fuite en avant dans la Terreur, qui renforce la rage. La fraternité des victimes et témoins de violences policières est l’un des plus puissants ciments de la perpétuation du mouvement et du maintien de l’impasse.

Mais l’impuissance du peuple Français à renverser le despotisme et la Terreur du régime oligarchique tient surtout au fait que l’homme industriel n’est pas un sujet politique qui pense et agit, mais un spectateur qui commente. Une âme morte qui regarde les rares vivants se faire persécuter et voit dans leur défaite inéluctable faute d’effectif suffisant une justification supplémentaire à sa passivité. Le type le plus caractéristique de cet homme est le commentateur qui s’indigne à grands cris sur Twitter, Facebook ou en-dessous des articles de la presse en ligne, mais qui se tient bien au chaud derrière ses écrans, ou qui reste cinquante mètres en arrière à filmer ceux que la dignité pousse à refuser en actes la Terreur. Ce sont les corps qui font les révolutions, ce sont les corps qui détruisent les pouvoirs, mais les corps sont derrière les écrans ou dans l’apathie du spectacle.

On a eu la révolution orange, celle des œillets, du jasmin, du papyrus, du velours, du parapluie etc.

Les gilets jaunes, c’est la révolution des pantoufles.

Le confort moral d’être du côté des gentils-qui-sont-toujours-défaits, cela fait partie des choses qui nous atterrent le plus dans la gauche.

Lundi Matin, Manifestation du 1er mai : qu’attendre du « Black Bloc » ?

Ce n’est sans doute pas de si tôt que nous verrons le peuple du commentaire, le peuple de l’indignation à portée de clic ou de tract, le peuple de la chronique distante du désastre, le peuple qui « n’a plus rien à perdre » et pourtant se tient dramatiquement sage, se soulever sans simuler contre la Terreur et la sidération dont on veut le pénétrer pour qu’il retourne « travailler, consommer et fermer sa gueule ». Il faudra sans doute pour cela qu’advienne la tempête économique annoncée, ou que l’approfondissement de l’effondrement de la vie sur Terre fasse sentir plus durement ses conséquences. Mais alors, il sera peut-être bien tard. Comme l’écrivait Lieux Communs, les gilets jaunes sont une révolution précipitée.

Nous n’avons pas la prétention de nous exonérer des critiques faites ici. Le plus grand mérite de l’évènement, c’est de faire tomber les décors et les hypocrisies, de révéler à chacun la réalité des choses et des individus, la réalité de ce qu’il est personnellement. Nous chanterons donc, avec certains manifestants lucides du 1er mai, que « nous sommes tous des moutons ».

2 commentaires sur “Gilets jaunes : la révolution des pantoufles

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  1. Propos non dépourvus de sagesse… Mais vous avez laissé passer une petite coquille; la dernière « émeute », c’était le samedi 16 mars et non le 18! Vous avez sans doute été induit en erreur par le fait que c’était l’acte « 18 » des Gilets jaunes. Cordialement.

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