Aldous Huxley : conclusion du Retour au meilleur des mondes

« Une telle législation préventive pourrait faire quelque bien, mais pas pendant très longtemps si les puissantes forces impersonnelles qui menacent aujourd’hui la liberté continuent à acquérir de la vitesse. Les meilleurs des constitutions et des codes ne pourront rien contre la pression sans cesse croissante de la surpopulation et d’un excès d’organisation imposé par le nombre toujours plus grand des humains et les progrès de la technique. Les constitutions ne seront pas abrogées, les bonnes lois resteront en place dans le code, mais les formes libérales serviront simplement à masquer et à enjoliver un fond situé aux antipodes du libéralisme. Si l’on ne jugule pas l’excès de population et d’organisation, nous pouvons nous attendre à constater, dans les pays démocratiques, un renversement du processus qui a transformé l’Angleterre en démocratie tout en lui gardant les formes extérieures de la monarchie. Sous l’impitoyable poussée d’une surpopulation qui s’accélère, d’une organisation dont les excès vont s’aggravant et par le moyen de méthodes toujours ‘plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques – élections, parlements, hautes cours de justice – demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu’ils étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusées et de tous les éditoriaux – mais une démocratie, une liberté au sens strictement pickwickien du terme. Entre-temps, l’oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera. […]

Nous voyons donc que l’excès d’organisation est une maladie clairement reconnue, que divers remèdes très complets ont été prescrits, que des traitements expérimentaux de ses symptômes ont été tentés ici ou là, souvent avec grand succès. Et pourtant,. malgré tous ces discours édifiants et ces oeuvres exemplaires, le mal ne cesse de s’aggraver. Nous savons qu’il est dangereux de laisser une oligarchie dirigeante concentrer trop de pouvoir entre ses mains et pourtant c’est ce qui se produit de plus en plus. Nous savons que, pour la plupart de nos semblables, la vie dans une gigantesque ville moderne est anonyme, atomique, au-dessous du niveau humain, néanmoins les villes deviennent de plus en plus démesurées et le mode de vie urbano-industriel demeure inchangé. Nous savons que dans une société très vaste et très complexe la démocratie n’a guère de sens qu’en fonction des groupes autonomes de dimensions maniables – néanmoins, une partie de plus en plus importante des affaires de la nation est gérée par les bureaucrates des Gros Gouvernements et des Grosses Affaires. Dans tous ces cas, nous savons ce qu’il faudrait faire, mais dans aucun nous n’avons encore été capables d’agir efficacement dans le sens indiqué par notre expérience vécue.

Arrivés à ce point, nous nous trouvons devant une question très troublante. Désirons-nous vraiment agir? Est-ce que la majorité de la population estime qu’il vaut bien la peine de faire des efforts assez considérables pour arrêter et si possible renverser la tendance actuelle vers le contrôle totalitaire intégral? Aux U.S.A. – et l’Amérique est l’image prophétique de ce que sera le reste du monde urbano-industriel dans quelques années d’ici – des sondages récents de l’opinion publique ont révélé que la majorité des adolescents au-dessous de vingt ans, les votants de demain, ne croient pas aux institutions démocratiques, ne voient pas d’inconvénient à la censure des idées impopulaires, ne jugent pas possible le gouvernement du peuple par le peuple et s’estimeraient parfaitement satisfaits d’être gouvernés d’en haut par une oligarchie d’experts assortis, s’ils pouvaient continuer à vivre dans les conditions auxquelles une période de grande prospérité les a habitués. Que tant de jeunes spectateurs bien nourris de la télévision, dans la plus puissante démocratie du monde, soient si totalement indifférents à l’idée de se gouverner eux-mêmes, s’intéressent si peu à la liberté d’esprit et au droit d’opposition est navrant, mais assez peu surprenant. « Libre comme un oiseau », disons-nous, et nous envions les créatures ailées qui peuvent se mouvoir sans entrave dans les trois dimensions de l’espace, mais hélas, nous oublions le dodo. Tout oiseau qui a appris à gratter une bonne pitance d’insectes et de vers sans être obligé de se servir de ses ailes renonce bien vite au privilège du vol et reste définitivement à terre. Il se passe quelque chose d’analogue pour les humains. Si le pain leur est fourni régulièrement et en abondance trois fois par jour, beaucoup d’entre eux se contenteront fort bien de vivre de pain seulement – ou de pain et de cirque. « En fin de compte », dit le Grand Inquisiteur dans la parabole de Dostoïevski, « ils déposeront leur liberté à nos pieds et nous diront : faites de nous vos esclaves, mais nourrissez-nous. » Et quand Aliocha Karamazov demande à son frère, celui qui raconte l’histoire, si ce personnage parle ironiquement, Ivan répond : « Pas le moins du monde! Il revendique comme un mérite pour lui et son Eglise d’avoir vaincu la liberté dans le dessein de rendre les hommes heureux. » Oui, pour rendre les hommes heureux. « Car rien », assure-t-il, « n’a jamais été plus insupportable pour un homme ou une société humaine que la liberté. » Rien, si ce n’est son absence; en effet, lorsque les choses vont mal et que les rations sont réduites, les dodos rivés au sol réclament leurs ailes à tue-tête – pour y renoncer, une fois de plus, quand les temps deviennent meilleurs et les éleveurs plus indulgents, plus généreux. Les jeunes qui ont si piètre opinion de la démocratie combattront peut-être pour défendre la liberté. Le cri de « Donnez-moi la télévision et des saucisses chaudes, mais ne m’assommez pas avec les responsabilités de l’indépendance », fera peut-être place, dans des circonstances différentes à celui de « La liberté ou la mort ». Si une telle révolution se produit, elle sera due en partie à l’action de forces sur lesquelles, même les gouvernants les plus puissants n’ont que très peu de pouvoir, en partie à l’incompétence de ces chefs, à leur manque d’efficacité dans le maniement des instruments de manipulation mentale que la technique et la science ont fournis et continueront à fournir aux aspirants dictateurs. Si l’on considère leur ignorance et le peu de moyens dont ils disposaient, les Grands Inquisiteurs du passé ont obtenu des résultats remarquables. Mais leurs successeurs, les dictateurs bien informés et intégralement scientifiques de l’avenir, feront à n’en pas douter beaucoup mieux. Le Grand Inquisiteur reproche au Christ d’avoir appelé les hommes à la liberté et Lui dit « Nous avons corrigé ton oeuvre et l’avons fondée sur le miracle, le mystère et l’autorité. » Mais cette trinité n’est pas suffisante pour garantir la survie indéfinie d’une tyrannie. Dans Le Meilleur des Monde, les dictateurs y avaient ajouté la science, ce qui leur permettait d’assurer leur autorité par la manipulation des embryons, des réflexes chez les enfants et des esprits à tous les âges. Au lieu de parler simplement de miracles et de glisser des allusions symboliques aux mystères, ils étaient en mesure, grâce à des drogues, d’en faire faire l’expérience directe à leurs sujets – de transformer la foi en connaissance extatique. Les anciens dictateurs sont tombés parce qu’ils n’ont jamais pu fournir assez de pain, de jeux, de miracles et de mystères à leurs sujets; ils ne possédaient pas non plus un système vraiment efficace de manipulation mentale. Par le passé, libres penseurs et révolutionnaires étaient souvent les, produits de l’éducation la plus pieusement orthodoxe et il n’y avait rien là de surprenant. Les méthodes employées par les éducateurs classiques étaient et sont encore extrêmement inefficaces. Sous la férule d’un dictateur scientifique, l’éducation produira vraiment les effets voulus et il en résultera que la plupart des hommes et des femmes en arriveront à aimer leur servitude sans jamais songer à la révolution. Il semble qu’il n’y ait aucune raison valable pour qu’une dictature parfaitement scientifique soit jamais renversée.

En attendant, il reste encore quelque liberté dans le monde. Il est vrai que beaucoup de jeunes n’ont pas l’air de l’apprécier, mais un certain nombre d’entre nous croient encore que sans elle les humains ne peuvent pas devenir pleinement humains et qu’elle a donc une irremplaçable valeur. Peut-être les forces qui la menacent sont-elles trop puissantes pour que l’on puisse leur résister très longtemps. C’est encore et toujours notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous opposer à elles. »

Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes, 1958 (Trad. Denise Meunier, Ed. Plon)

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