Gilets jaunes : le bon, la brute, et le scélérat

L’acte XIII marque le retour des gilets jaunes  à la spontanéité. Après l’explosion en vol de la liste d’Ingrid Levavasseur désintégrée en seulement quelques jours, l’impasse de la voie institutionnelle est devenue évidente pour une majorité de gilets jaunes qui renoncent désormais à déclarer les manifestations et à collaborer avec les préfectures pour désactiver les actes hebdomadaires. Le résultat a été spectaculaire, et l’éditocratie s’est sentie obligée de reprendre son ouvrage d’assistance au ministère dans l’exercice de distribution des brevets de respectabilité. Ce qui paraîtra absurde à qui fréquente les cortèges du samedi reste la bouée à laquelle s’agrippe encore-toujours l’oligarchie après treize semaines de révolte : on pourrait distinguer entre le bon gilet jaune, avec qui l’on peut « négocier », et les « brutes » mangeuses d’enfants. Florilège de pièces à conviction :

Il faut en appeler solennellement, s’ils existent, aux vrais ‘gilets jaunes’, ceux qui sont descendus dans la rue pour des questions de pouvoir d’achat et qui y sont encore pour cette raison. Ils se flattent d’être un mouvement désorganisé mais s’ils ne font pas le ménage en leur sein, où vont-ils aller ? Quels gestes vont-ils produire ? Quelle image vont-ils donner d’eux-mêmes ? Il faut informer les vrais ‘gilets jaunes’, parce qu’ils existent, que s’ils ne font pas le ménage au sein de leur mouvement, leur mouvement sombrera dans la honte.

Jean-Michel Aphatie, Europe 1, 11 février 2019

Je précise: un mouvement de beaufs, poujadiste, factieux et rouge brun. La totale, quoi.

Jean Quatremer, Libération, 5 janvier 2019

Le mardi, c’est toujours raviolis, le samedi, désormais, c’est révolution, ou tout comme : les émeutiers déferlent sur les métropoles et, rongés par leurs ressentiments comme par des puces, saccagent ou laissent saccager tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin. Certes, il y a Gilets jaunes et Gilets jaunes, ne confondons pas.

Franz Olivier Giesberg, Le Point, 11 février 2019

Après les nouvelles violences de samedi, est-ce qu’un dialogue est encore possible entre les manifestants et le pouvoir? Pas avec n’importe quels manifestants. Avec ceux qui attaquent, qui cognent, qui vandalisent, qui se comportent comme des brutes, il n’y a pas de discussion possible. […] Alors il y a quand-même des Gilets jaunes modérés, des réalistes, des figures du mouvement.

Hervé Gattegno, JDD, 2 décembre 2018

Il est tout aussi évident que cette révolte sociale, inédite par son ampleur depuis un demi-siècle, continue à mêler de façon confuse des revendications sociales concrètes et légitimes, des aspirations démocratiques qui résultent d’une crise politique déjà ancienne et des velléités insurrectionnelles choquantes et condamnables. […] Il ne suffit pas de dénoncer les petits groupes ultraviolents – activistes d’extrême droite, d’extrême gauche et anarchistes – déterminés à profiter de ce mouvement pour semer le chaos, attaquer la République et le « système », voire renverser le gouvernement. Il faut également mettre en garde les « gilets jaunes » eux-mêmes contre la complaisance, active ou verbale, dont ils peuvent faire preuve à l’égard de cette ultraviolence.

Le Monde, 7 janvier 2019

Ces révolutionnaires hebdomadaires, s’ils persistent à refuser de participer au grand débat ET/OU à soutenir la liste jaune aux Européennes, disparaîtront comme ces héros de télé-réalité superficiels, acteurs médiatiques éphémères, au message dont on s’apercevra bien vite que sa radicalité le disputait en fait à sa vacuité…

Thomas Legrand, France Inter, 25 janvier 2019

Il y a donc le « bon » gilet jaune. Le Bon c’est, avant tout, celui qui ne menace en rien l’oligarchie et la perpétuation de ses privilèges. Surtout, il est prévisible. Le Bon se conforme scrupuleusement aux règles du décorum libéral, il accepte de participer à ces délibérations interminables qui servent de caution à la confiscation du pouvoir de décision et qui permettent aux oligarques de marteler que nous sommes bien en « démocratie ».  On l’incite aussi à entrer dans le théâtre électoral en fondant un énième micro-parti qui sécrétera à son tour son lot de spoliateurs de la souveraineté populaire. Mais s’il doit protester, c’est en signant des pétitions, en tournant en rond dans les centres-villes derrière le camion sono des croyants de la « co-construction », en participant à une chaîne humaine ou à un sit-in, en ne sortant jamais du parc clos que le préfet lui aura assigné. Le mode d’expression du Bon doit être la revendication, qui impose la reconnaissance de la légitimité des gouvernants. Mais comme pour ses déambulations urbaines, le Bon devra rester dans le parc de ce qu’il est permis de discuter, qui se limite essentiellement au sacro-saint pouvoir d’achat, étant entendu que l’acceptation de l’état unidimensionnel de salarié-consommateur est le préalable à toute négociation. En bref, le Bon est celui dont les modes d’action assurent son impuissance ou qui consent à ce que chaque aspect de son existence se résume à produire de la valeur.

Et puis il y a la Brute, le Jojo, cette bête irréductible qui a découvert la convivialité sur les ronds-points et dans les cortèges urbains et ce faisant a dangereusement désappris le culte de la compétition égotique auquel on le dresse depuis le berceau, qui n’exclut pas l’usage de la violence ou qui se refuse à condamner celle des autres, qui sait que la plupart des hommes ne naissent pas « casseurs » mais peuvent le devenir lorsqu’ils voient leurs camarades à terre dans une mare de sang, qui perturbe la routine bourgeoise en sortant des parcours imposés, qui ralentit la ruine de notre milieu en bloquant la divine libre-circulation des hommes et des biens, qui ne pense pas que la parole d’un ministre ou d’un député ait plus de valeur que celle d’un citoyen ordinaire et ose en conséquence l’impertinence, et qui parce qu’il est profondément républicain et démocrate est profondément hostile à la République bourgeoise et à sa démocratie « représentative ». Ces tares justifient bien qu’on le charge de toutes sortes de déviances coupables :

Une fois digérée la transition exotique, l’éditocrate a décrété qu’il était temps de redescendre sur Terre et de revenir aux choses sérieuses. Au fil de ses interventions, il a accusé les « gilets jaunes » d’être – au choix – sexistes, violents, homophobes, racistes, mal habillés, antisémites, putschistes, complotistes, avinés, fainéants et manipulés par l’extrême droite, au point que l’on était en droit de se poser la question : sont-ils ou non pédophiles et anthropophages ?

Jack Dion, Marianne, 4 janvier 2019

La Brute, toute beauf qu’elle est, est nécessairement pilotée. Voir la mise en garde de l’éditorialiste permanent :

Il y a une organisation souterraine, cachée, il y a des tireurs de ficelles, des gens beaucoup plus politisés et politiciens qu’on ne le croit, et qui apparaissent aujourd’hui.

Jean Michel Aphatie, France 5, 16 décembre 2018

Pilotée, par l’extrême droite, par l’extrême gauche, par la Russie, demain peut-être par une puissance extra-terrestre. Il est piquant de relever que c’est celui dont le premier cercle est manifestement compromis dans des affaires troubles avec un oligarque proche du Kremlin et de la mafia moscovite qui lance ces accusations. Les complotistes ne sont pas seulement sur les ronds-points, mais à l’Elysée, comme le remarque Frédéric Lordon [1].

Enfin, il y a le Scélérat. Le Scélérat ajoute sa diarrhée législative à la longue liste des textes liberticides qui depuis 1893 criminalisent toujours un peu plus le mouvement social, diarrhée qui fait dire à un aussi dangereux anarchiste que le député Charles de Courson, dont le grand-père fut le seul député de droite à ne pas voter les pleins-pouvoirs au maréchal Pétain : « C’est la dérive complète ! On se croit revenu sous le régime de Vichy ! ». Le Scélérat se distingue du tyran par son urbanité : quand le tyran exécute ses opposants politiques, le Scélérat se contente de les mutiler – à ceci près que si le tyran exécute à l’unité, le Scélérat mutile à la centaine. Du haut de son « Etat de droit démocratique républicain et libéral », le Scélérat peut à discrétion établir ce qui est vrai et ce qui est une « fake news »,  il peut discriminer entre qui a ou n’a pas le droit de battre le pavé, il peut décider de qui sera ou ne sera pas espionné par les services secrets, il prépare pour demain – en hommage à Hercule de Serre, ministre de Louis XVIII – le « comité » qui lui permettra de contrôler le travail de la presse [2], et peut, sans même se fendre de lettres de cachet, envoyer les gêneurs à l’ombre par milliers avec la complicité d’une magistrature servile. C’est encore à un dangereux organe de propagande anarchiste, Le Point, qu’il convient de laisser la conclusion qui s’impose. Évidemment, c’est un écrivain belge qui tient la plume, et non un éditocrate :

Et dire que cette législature a encore trois ans devant elle ! Largement de quoi pondre encore d’autres beaux projets libéraux du même genre, pour nous faire voyager toujours plus loin dans le temps. Après 1984 (la loi fake news) et l’après-68 (la loi anti-casseurs), retournerons-nous carrément jusqu’à la Restauration, avec une loi de Serre revisitée ? Le nouveau monde, vraiment, ressemble parfois à celui d’avant-hier. Mais allez, j’exagère. Suggérer que la macronie n’aime pas les libertés serait injuste, excessif et tout à fait faux. L’été dernier, des députés LREM ont publié une tribune en faveur de l’ouverture des commerces le dimanche. Un véritable enjeu sociétal, selon eux, qui correspond à l’aspiration des Français : « Être libre d’acheter, de se divertir, de travailler ou non le dimanche. » Alors : vous voyez que nos libertés leur sont chères ! Pas toutes, évidemment, mais les plus importantes : consommer, se divertir, tout ce qui compte vraiment dans la vie. Et nous, ingrats, nous les remercions par des sarcasmes et des sous-entendus ! Des fois, je me dis que nous ne les méritons pas.

Bernard Quiriny, Le Point, 6 février 2019
[1] Frédéric Lordon, le complotiste de l'Elysée, 2 février 2019
[2] Etienne Gernelle, Macron ou la tentation de la Pravda, Le Point, 4 février 2019.

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