Luc Ferry, l’élitisme contre la souveraineté populaire

Dans une tribune publiée dans le Figaro du 29 décembre 2018, le « philosophe » Luc Ferry reprend le vieux credo de la nécessaire dépossession du peuple de sa souveraineté au profit des experts pour faire face à la complexité du monde. Il réanime le vieil argument qui faisait dénoncer la démocratie directe à Platon : des institutions réellement démocratiques conduisent à la démagogie.

Démagogie n’est pas démocratie et ce n’est pas en vain qu’on a inventé le système représentatif. […] Le dénigrement actuel des experts et la critique de l’élitisme sont la pire calamité du temps présent. […] Les « vraies gens », eux, connaissent leurs limites. Ils ne prétendent pas gouverner, mais être entendus et respectés. […] Ils demandent à débattre sur des programmes, sur des valeurs, pas sur des lois ou des questions techniques qui requièrent une expertise que nul ne peut sérieusement contester.

Luc Ferry, Contre le RIC pour l’élitisme, le Figaro du 29 décembre 2018

Il est remarquable que l’amour de la liberté suppose une haute idée de l’homme, et, en effet, l’argument le plus fort du despote est que les hommes font les fous dès qu’ils se sentent libres. C’est donc une chance rare pour vous, leur dit-on, d’être bien bâtonnés. Ce que j’admire, c’est qu’ils semblent quelquefois le croire.

Alain, Propos, 12 octobre 1935

C’est un curieux pays où l’on peut nommer du même titre de philosophe Alain et un Luc Ferry ou un Michel Serres, entre autres imposteurs analphabètes qui n’entendent rien à une notion aussi basique que celle de démocratie, dont ils méconnaissent de toute évidence l’étymologie, sans quoi on ne prendrait pas M. Ferry à faire le service avant-vente de son maître [1], incapable de sentir l’énorme oxymore qu’est l’expression « démocratie représentative ». Mais le chroniqueur du temps attentif ne sera pas trop surpris de cette nouvelle marque d’imbécilité, venant de la plume d’un petit homme gris qui a passé les dernières années à faire l’apologie du transhumanisme comme son confrère sénile et sa Petite Poucette. La vie éternelle dans un monde peuplé de Luc Ferry ? Non merci.

Voici donc M. Ferry défendant cette idée éculée et triomphante de la dictature de l’expertise, du gouvernement des technocrates, bref le vieux délire platonicien du roi-philosophe ou du philosophe-roi, à qui un peuple immature, volatile et soumis aux vices délèguerait son gouvernement et sa souveraineté, pour qu’on le gère selon les normes irréfutables de la raison scientifique que ces messieurs voient dans la religion du progrès et de l’économie. On ne manque en général jamais, pour justifier le transfert de souveraineté forcé et non consenti du peuple vers ses braves représentants, de pointer que sans ce transfert, jamais ces êtres grossiers n’eussent consenti à l’abolition de l’esclavage et de la peine de mort, ni à la légalisation de l’IVG et du mariage pour tous. Le progrès comme éternelle justification du maintien dans la soumission.

Il faut donc que les braves citoyens se satisfassent de « travailler, consommer, et fermer leur gueule » (comme on le chante dans les manifestations des Gilets Jaunes), et que ceux qui s’y refusent soient consciencieusement bâtonnés, avec l’assentiment de la masse des petits bourgeois « qui voudraient simplement passer leur petite vie privée à l’écart de l’Histoire et de ses tumultes » (Comité Invisible, L’insurrection qui vient, cinquième cercle). Pendant ce temps, comptons sur le despote et sa cour pour agir en bon père de famille, puisque dans notre monde aucune décision n’est plus censée être politique mais découle de la religion du progrès industriel érigé en loi naturelle. Tout juste acceptera-t-on, pour maintenir debout le décor libéral, de voir les citoyens défiler rituellement devant l’urne pour choisir « celui qui les tondra » (Octave Mirbeau, La grève des électeurs).

Le problème qui se pose aujourd’hui, c’est que si « les vraies gens connaissent leurs limites », ils s’interrogent quelque peu quant à savoir quelle expertise de la chose militaire détient Mme Parly, quel art de la lutte contre le narcotrafic maîtrise M. Castaner, quelle connaissance du code des impôts possède M. Darmanin, quel brevet de diplomatie a obtenu M. Macron, sans parler de la fine connaissance de la sécurité sociale qui fonde Mme Bergé, M. Villani et tous leurs collègues à en voter et en amender le budget. Au café du commerce, nul doute que l’on se dise que n’importe quel obscur gratte-papier de ministère sera toujours plus compétent que son imbécile de directeur d’administration, dont l’expertise réside sans doute plus dans la connaissance des restaurants étoilés parisiens et l’accumulation des notes de taxi que dans le montage de la politique énergétique de la nation.

Cela dit, le gouvernement des experts, nous l’avons déjà, avec la bureaucratie bruxelloise dont les fonctionnaires invisibles prétendent calibrer, borner, juger et au besoin condamner chaque politique nationale, reléguant nos ministres au rang de porte-parole de l’oligarchie et de ses lobbies, dépossédés de tout pouvoir réel autre que la commande de l’arbitraire policier et judiciaire.

Comment donner tort à M. Ferry ? Dans notre monde cybernétique, monde de systèmes de systèmes, monde usine à gaz où les dominos s’empilent et se pénètrent, comment les simples citoyens pourraient-ils saisir les conséquences de leurs décisions si jamais on leur rendait ce pouvoir ? Mais comment les plus brillants experts ne seraient-ils pas eux-mêmes dépassés par l’extravagante complication de ce qui est ? Allons-donc au plus court, et transférons la souveraineté à l’intelligence artificielle, qui contrôle déjà l’économie pour palier à l’insuffisante célérité humaine, qui aujourd’hui fournit à nos politiques des « aides à la décision » et qui demain déterminera comment gérer le désastre écologique en allouant à chacun son quota de ressources, guidera le déclenchement des conflits militaires en évaluant la probabilité de victoire et optimisera chaque acte de nos vies. N’en doutons pas, les Luc Ferry de ce temps proche ne manqueront pas alors de célébrer le transfert de la souveraineté des hommes vers la machine infaillible, ou bien en montreront-ils le danger pour justifier l’indispensable augmentation, c’est-à-dire l’hybridation de l’homme, pour rester dans la course avec la machine.

Nous autres invisibles fluorescents sommes conséquents. Nous comprenons bien que dans notre volonté de reprendre notre souveraineté il ne s’agit pas simplement de destituer ceux qui l’ont confisquée, mais qu’il nous faut aussi défaire le monde qui justifie cette dépossession et la tyrannie de l’expertise. Il nous faut revenir en toutes choses à des échelles compatibles avec une démocratie vivante. Le débat d’assemblée n’est pas compatible avec les grands nombres, pas plus que ne l’est l’autogestion de l’économie. Redevenir souverains n’est pas seulement se défaire de Macron et sa cour, ni encore déposséder de leurs moyens de propagande les Drahi, Niel, Bolloré, Arnault, Pinault, Dassault, Bouygues et autres faiseurs de rois. C’est revenir au petit commerce face à la grande distribution, à l’artisanat face à l’industrie, à la paysannerie face à l’agroalimentaire, au village face à la métropole. C’est démanteler les structures dont la démesure condamne toute reprise en main par les gens ordinaires. C’est habiter le monde, faire que notre environnement devienne notre milieu, retisser les liens dissous comme nous le faisons depuis le 17 novembre sur les rond-points, sur les lieux de blocage de l’économie et dans les cortèges urbains chaque samedi. Nous autres gilets jaunes somme la nouvelle Némésis qui vient rétablir un peu de mesure humaine dans un monde subclaquant, qui vient gripper la mécanique du désastre où nous mène inexorablement la course folle des oligarques , bref qui tire les freins avant le gouffre.

Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale.

Mais il se peut que les choses se présentent tout autrement.

Il se peut que les révolutions soient l’acte, par l’humanité qui voyage dans ce train, de tirer les freins d’urgence.

Walter Benjamin, Gesamelten schriften

Les élites sont consubstantielles au monde de démesure. On ne peut faire disparaître les unes sans l’autre. Et si la tâche paraît insurmontable, alors on se condamne à se donner un peu d’air, peut-être, mais à seulement différer la reprise de la marche folle. Ce serait avoir payé un bien lourd tribu pour un court répit. Mais chaque chose en son temps. Ce qui semble une tâche colossale aujourd’hui peut se révéler le jour venu bien plus aisé qu’escompté. Qui sait ce que deviendront les mégastructures une fois les pieds des oligarques retirés de la pédale d’accélérateur ? Ce qui n’empêche pas d’avoir toujours à l’esprit la tâche à accomplir, afin d’éviter que cette révolution, comme d’autres, ne nous soit confisquée.

[1] Dans ses voeux aux Français, Emmanuel Macron déclarera le 31 décembre 2018 :  

Le peuple est souverain. Il s'exprime lors des élections. Il y choisit des représentants qui font la loi précisément parce que nous sommes un état de droit.

Il semble que l'assistant de Paul Ricoeur méconnaisse cette évidence : dans une démocratie réelle, c'est le peuple qui fait directement la loi, et non des représentants, seraient-ils élus. La France n'est donc pas une démocratie, et le souverain n'est pas le peuple mais l'oligarchie.

Post-scriptum :

Lundi 7 janvier 2019, le même Luc Ferry revient sur France Culture sur l'agression d'un gendarme mobile par le boxeur professionnel Christophe Dettinger lors de la manifestation parisienne des gilets jaunes. Avec la mesure qui sied à un "philosophe", Luc Ferry déclare :

"On ne donne pas les moyens aux policiers de mettre fin aux violences. Quand on voit des types qui tabassent à coups de pieds un malheureux policier... qu'ils se servent de leurs armes une bonne fois, écoutez, ça suffit!"

avant d'ajouter :

"on a, je crois, la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies, faut dire les choses comme elles sont"

Où l'on voit la justesse de ce qu'écrivait Christopher Lasch dans La Révolte des élites et la trahison de la démocratie  :

"Lorsqu’ils se trouvent confrontés à de l’opposition devant leurs initiatives, ils révèlent la haine venimeuse qui se cache sous le masque de la bienveillance bourgeoise. La moindre opposition fait oublier aux humanitaristes les vertus généreuses qu’ils prétendent défendre. Ils deviennent irritables, pharisiens, intolérants. Dans le feu de la controverse, ils jugent impossible de dissimuler leur mépris pour ceux qui refusent de voir la lumière… ceux qui ne sont pas dans le coup, pour parler le langage du prêt-à-penser politique."

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